Fred Hersch, le pianiste miraculé

Le pianiste américain Fred Hersch
Photo: FIJM Le pianiste américain Fred Hersch

Il a frôlé la mort au plus près et en est revenu transformé. Plus vivant que jamais — du moins musicalement. À 60 ans, l’immense pianiste Fred Hersch est un miraculé de la vie, voilà tout. Récit d’un retour improbable.

C’était en 2008, et tous les proches de Fred Hersch croyaient qu’il y passerait. Le sidéen était atteint de la démence associée au VIH — ce qui survient lorsque le virus infecte le cerveau. Plongé dans le coma pendant deux mois, incapable de s’alimenter pendant huit mois. Et incapable de bouger ses mains. Lui, un pianiste.

« J’ai eu quelques ennuis de santé qui ont fait de moi un meilleur musicien » : voilà comment le principal intéressé résumait une année d’horreur lors d’un entretien avec Le Devoir, lundi dernier. Fred Hersch a évité le pire, et décidé qu’il s’en servirait comme carburant pour la suite des choses.

Comme tant d’autres homosexuels, Hersch a contracté le virus au milieu des années 1980. Mais contrairement à tant d’autres qui en sont morts, une vingtaine de pilules par jour lui ont permis de franchir les années en défiant les pronostics, tout en créant un corpus de musique qui fait aujourd’hui école. Mais cet épisode de démence a bien failli être fatal à celui qui milite pour le droit des homosexuels et qui s’implique activement pour soutenir la recherche et l’éducation autour du sida.

Hersch est en effet passé à un cheveu d’y laisser la peau qu’il avait sur les os. Dans un grand portrait publié dans le New York Times Magazine (NYTM) en 2010, l’auteur et journaliste David Hajdu [qui aide aujourd’hui Hersch à rédiger ses mémoires] raconte brillamment cette traversée du désert : réclusion, coma, trachéotomie, alimentation intraveineuse, perte des capacités motrices, une définition de l’enfer sur terre.

Mais Fred Hersch est bien là aujourd’hui. Grâce à des mois de rééducation et de thérapies, « d’efforts éreintants, de soins médicaux efficaces, grâce aussi à un rejet presque irrationnel de l’idée que ses problèmes puissent être autre chose qu’une distraction temporaire de sa musique… et grâce à un peu de chance », notait Hajdu.

Le pianiste a dû réapprendre à jouer. Mais Fred Hersch étant Fred Hersch — un ancien prodige devenu un pianiste-référence pour d’innombrables grands noms du jazz contemporain —, cela s’est fait vite, et avec des résultats qui défient un peu l’entendement. Il multiplie depuis les projets musicaux, accumule les nominations aux Grammys, et a vu son niveau de notoriété et de reconnaissance exploser.

Autre chose

Au NYTM, Hersch constatait avec étonnement : « C’est un miracle que je sois ici. » Avant d’expliquer ce que la maladie avait changé dans son approche musicale. « C’est intéressant parce que j’ai dû apprendre à travailler avec une palette plus limitée sur le plan technique. En même temps, je me sens plus fort que jamais, créativement. J’ai compris que j’avais des choses plus intéressantes à exprimer sur le plan musical et que ce que je voulais dire ne demandait pas d’effets pyrotechniques. »

« Je pense que je joue beaucoup mieux qu’avant cet épisode de coma, ajoute-t-il au Devoir. C’est peut-être lié au fait d’être un peu plus vieux, et d’avoir appris à laisser aller certaines choses. C’est comme si j’avais grandi depuis huit ans. Il arrive aujourd’hui plein de choses qui n’arrivaient pas avant, parce que mon jeu a évolué. Forcément, quand vous passez près de mourir à quelques reprises, vous ne vous énervez plus à propos de certaines petites affaires. Vous revenez aux choses essentielles. »

Une de celles-ci est d’approcher le jeu de manière plus détendue, ajoute-t-il. Extrêmement ambitieux, Hersch a toujours voulu marquer l’histoire du jazz, « devenir une star » du genre, comme il l’indiquait au magazine Downbeat en octobre 2015. Mais il y est paradoxalement parvenu lorsqu’il a cessé d’y penser trop directement. « J’essaie d’avoir plus de plaisir quand je joue, dit-il au téléphone. Je m’assois, je joue et ça semble marcher, sans que je sache trop pourquoi. Je profite plus, les gens profitent plus. »

Un ingénieur avec qui Hersch a travaillé sur la majorité de sa cinquantaine d’albums, Michael MacDonald, résumait au NYTM en 2010 ce que la maladie avait changé chez Hersch. D’un être « têtu, irascible, incroyablement talentueux » dont le jeu était « égocentrique », le pianiste est devenu un artiste dont la maturité sur le plan musical et émotionnel a décuplé la qualité du travail, notait-il. Son ego demeure énorme… « mais quand il s’assoit au piano, cet ego est purement au service de la musique ».

Influence

Si le nom de Fred Hersch n’est pas aussi connu que celui de plusieurs autres pianistes qui sont indéniablement des stars du jazz, il est probablement le plus respecté de tous ceux-ci. Son influence est immense auprès de pianistes vedettes, comme Brad Mehldau et Ethan Iverson (il a enseigné aux deux — de même qu’à la Québécoise Julie Lamontagne), ou encore Jason Moran.

« Parce que le jeu de Fred est si beau, certaines personnes ne le prennent pas aussi au sérieux qu’il le faudrait, disait d’ailleurs Moran au NYTM. Les gens ne comprennent pas vraiment tout ce qui se passe dans sa musique. S’il grognait en jouant ou s’il plissait les yeux pour que ça ait l’air ardu, peut-être que les gens comprendraient-ils davantage. Mais Fred n’est pas là pour faire du théâtre. Il est au piano ce que LeBron James est sur un court de basketball : la perfection. »

S’il excelle en trio et dans les duos, c’est probablement en solo que Fred Hersch se révèle le plus marquant — et c’est en solo qu’il jouera à Montréal mardi. Le format convient parfaitement à Hersch, qui vient de publier un neuvième album sur ce thème (Fred Hersch Solo, étiquette Palmetto).

Son jeu à la fois riche et épuré trouve là un cadre d’expression idéal : contrepoint, voix chorales, main gauche virtuose… Le registre des couleurs Hersch, au fond. Et toutes considérations techniques mises à part, c’est simplement de la musique d’une immense beauté, au confluent du jazz et du classique.

« En solo, l’interaction est simplement entre moi et le piano, et entre moi et les chansons que je joue, explique-t-il en entretien. Parfois, je joue quelque chose et une chanson va me traverser l’esprit. Et même si je ne l’ai jamais jouée, je vais la faire, parce qu’il faut respecter ces idées qui vous viennent dans l’instant présent. Et le solo permet ça avec une immense liberté. »

Une liberté qu’il goûte d’autant plus depuis qu’il a touché sa face obscure. Et qu’il en est revenu.