Tommy Emmanuel, bien plus qu’un guitariste pieuvre

Il y a beaucoup de guitaristes en Tommy Emmanuel.
Photo: Simone Cecchetti Il y a beaucoup de guitaristes en Tommy Emmanuel.

Scotty Moore vient de mourir. La veille de l’entrevue. Tommy Emmanuel accuse le coup, forcément. L’as guitariste australien est né en 1955, l’année d’après le Big Bang chez Sun Records, dans le souffle de l’explosion That’s All Right, Mama, ce moment où, sous l’impulsion d’Elvis, Scotty et le contrebassiste Bill Black ont provoqué la collision du country, du hillbilly et du rhythm’n’blues.

« Scotty était le gars qu’il fallait, à ce moment-là. Il voulait jouer comme Chet Atkins et Merle Travis. Elvis a fait ressortir son côté aventurier. Dans Hound Dog, par exemple, quelle furieuse attaque dans le solo ! J’ai rencontré Scotty une fois lors d’une convention de fans de Chet Atkins, il était doux et discret, mais encore un vrai passionné de guitare… »

Il y a beaucoup de guitaristes en Tommy Emmanuel. Au-delà de sa fabuleuse dextérité, de sa technique de « finger picking » exacerbée qu’aux confins de l’impossible (il joue la mélodie, la rythmique et la basse en même temps, tout en se curant les ongles et en riant comme un gamin), ce diable de Tommy est une histoire de la guitare à lui tout seul.

« J’ai commencé à jouer tellement tôt [à quatre ans, il apprenait les rudiments ; à six, il était pro], j’ai tout imbibé, tout intégré. » Il nomme Chet Atkins (son grand mentor), mais aussi Les Paul, Hank Marvin des Shadows, James Burton, Duane Eddy, etc. « Et à l’adolescence, j’étais en immersion chez les auteurs-compositeurs-interprètes, autant un James Taylor qu’un Neil Diamond. Je ne voulais pas seulement perfectionner mon finger picking, je voulais apprendre comment écrire une vraie chanson. »

La mélodie d’abord

C’est bien ce qui distingue Tommy Emmanuel des autres guitaristes pieuvres, de Steve Vai à Joe Satriani : la mélodie d’abord. « J’entends quelqu’un qui chante, même si c’est la guitare qui joue les notes. Ce n’est pas seulement des suites d’accords et ce que j’appelle du noodling. Il faut que la pièce évoque quelque chose, suscite une émotion : le côté entertainment de mon jeu de guitare, ça vient après, en valeur ajoutée pour l’auditoire et pour moi, pour le plaisir. »

Une trentaine d’albums en moins de quarante ans. Des spectacles innombrables. Des duos à toutes les occasions. Le plaisir n’est pas dans l’économie de soi-même, pour Tommy l’irrépressible. « J’ai 61 ans, j’ai eu cette chance incroyable de rencontrer tous mes héros guitaristes, et non seulement de ne jamais être déçu par ces rencontres, mais de jouer avec eux. Et pas seulement avec Chet Atkins, même si on a eu dans les dernières années de sa vie une relation presque père-fils. Il y a aussi Bruce Welch, le guitariste rythmique des Shadows, qui a été mon rhythm guru : j’ai joué avec Steve Lukather, George Benson, Robben Ford, Larry Carlton, et j’ai appris de chacun d’eux. »

Au moment de l’entrevue, une semaine avant son spectacle de mardi à la Maison symphonique, en programme double avec le maître du ukulélé Jake Shimabukuro, il sort d’un Guitar Camp, où il a transmis tout ce qu’il a pu. « Le principe de base est de ralentir au maximum ce que je fais, jusqu’à ce que les participants comprennent ce qui se passe. Le reste, ça leur appartient : jouer beaucoup, et trouver leur propre manière. » Oui, il enseigne sa version fameuse du Classical Gas de Mason Williams, qu’il joue en spectacle. « On se plaint si je ne la fais pas. » C’était un morceau réservé aux musiciens classiques, jusqu’à sa version. « Disons que je me suis frayé un chemin dedans avec une machette… »

 

Tommy Emmanuel et Jake Shimabukuro

En programme double à la Maison symphonique, le mardi 5 juillet à 19 h