Rufus Wainwright accomplit son destin symphonique

La voix de Rufus Wainwright a dominé l’orchestre, pour ainsi dire sans effort, comme si le fils de Kate McGarrigle et Loudon Wainwright III était né pour ça. 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La voix de Rufus Wainwright a dominé l’orchestre, pour ainsi dire sans effort, comme si le fils de Kate McGarrigle et Loudon Wainwright III était né pour ça. 

« And you will believe in love… » C’est quand sa voix s’est élevée, quand les premières notes de l’ambitieuse mélodie d’April Fools ont retenti dans tout Wilfrid, fortes et longues, plaintives et puissantes, tendres et majestueuses, que l’on a compris. C’est à ce moment que tout est justifié : là que ça se passe vraiment, à l’entrée de la deuxième partie du spectacle, quand Rufus Wainwright arrive dans son bel habit fleuri pour chanter avec le grand orchestre cette chanson de 1998.

L’événement de la soirée de samedi (réédité dimanche) devait être la première partie, son opéra Prima Donna présenté en première montréalaise — fût-ce en version condensée d’une heure —, avec le même orchestre dirigé par Jayce Ogren, et les voix de Lyne Fortin, Kathryn Guthrie, Antonio Figueroa. N’empêche que l’événement le plus événementiel de l’affaire se résume à ce constat de deuxième partie : la voix de Rufus a dominé l’orchestre, pour ainsi dire sans effort, comme si le fils de Kate McGarrigle et Loudon Wainwright III était né pour ça. Comme si les arrangements pop brillantissimes de ses albums n’avaient jamais été à la hauteur du chanteur, jamais dignes de ses mélodies. Comme si Rufus Wainwright avait finalement trouvé sa chambre d’écho idéale, son complément d’âme, sa chambre de résonance, le lieu de son véritable déploiement.

Orchestral

Ce type est orchestral. Ce gaillard est symphonique. Même piano-voix, dans Les feux d’artifice ou A Woman’s Face, sa voix résonnait tellement dans tout Wilfrid-Pelletier que l’orchestre n’avait même pas besoin de jouer pour qu’on l’entende. Et quand l’orchestre jouait, l’orchestre était à son écoute, à son service (et pas le contraire, comme c’est si souvent le cas dans ces pairages pop et du symphonique) : l’intelligence, le lyrisme des airs se prolongeaient dans les arrangements de l’orchestre. Comme si l’orchestre émanait de lui, dans le vibraphone qui devance les cordes pour Vibrate, dans l’incroyable crescendo d’I Don’t Know What It Is, dans les mouvements de Cigarettes and Chocolate Milk.

Quand sa soeur Martha est venue le rejoindre pour Last Rose of Summer, en hommage à leur Kate bien-aimée, ce sont les deux voix qui sont montées au ciel : la clé n’était pas celle de Martha, mais ses notes dans le plafond de son registre se révélaient rien de moins qu’angéliques : elle aussi est née pour tout chanter, c’est dans le code génétique des McGarrigle, dans cette culture de musique sans limites.

Il fallait voir Rufus au retour sur scène en deuxième partie, ravi jusqu’au frétillement : « Combien je suis heureux que Prima Donna ait vécu à Montréal finalement… » Une « version fabuleuse », a-t-il ajouté, tout à son bonheur. Je ne peux vous dire si fabuleux est le bon mot. C’est là que le critique de chanson pop-rock manque de repères. Ou n’a pas les bons. Ce que je sais de l’opéra se situe entre le dessin animé What’s Opera, Doc ? des Looney Tunes (quand Bugs chef d’orchestre fait pousser la note jusqu’à l’écroulement du théâtre) et les parodies du regretté Marcel Saint-Germain avec Les Cyniques (j’ai en tête « Le gros Simard », ou René Simard adulte est devenu ténor, un régal…).

Samedi, les repères manquaient aussi à cette version faite d’extraits, ce qui n’aidait en rien la compréhension de l’histoire. Les orchestrations me semblaient bien inventives, d’un strict point de vue de néophyte. Mais tel John Lennon, que ces sopranos et ténors hérissaient à la première note (McCartney l’entraîna à l’opéra une fois, et Lennon sortit en maugréant), j’ai un blocage : on a ses limites, et je les atteignais à chaque note évidemment parfaite de ces chanteurs acclamés. Ce que j’acclamais, moi, c’est le geste de Rufus Wainwright. De la même façon qu’il peut reproduire à l’identique un spectacle de Judy Garland ou mettre en musique des sonnets de Shakespeare, le monde de l’opéra est aussi le sien. Qu’il s’y épanouisse force l’admiration. Qu’il y trouve un orchestre qui rende justice à sa voix, c’est la vraie récompense de l’audace.

 

1 commentaire
  • André Joyal - Inscrit 4 juillet 2016 09 h 06

    Et l'opéra?

    Vous avez aimé l'opéra Monsieur Cormier? Vous n'en parlez pas.

    Probablement que, comme moi, pourtant bien placé à la mezzanine, vous n'avez pu saisir aucun mot. À l'entracte, j'ai croisé un ami qui m'a dit n'avoir, lui aussi, pu saisir aucune parole.Il déplorait l'absence de sous-titre qui nous aurait permis de suivre les images statiques présennées sur l'écran dont on ne pouvait comprendre la signification. Je ne suis pas un spécialsite de l'Opéra mais, je sais que c'est au moins 50% de mise en scène. Or, il n'y en avait pas de mise en scène.

    La 2è partie: super! Rien à ajouter.