La scène locale s’illustre à Québec

Dans l’ordre, de gauche à droite : les quatre membres de Men I Trust, Anatole, Margaux Sauvé de Ghostly Kisses, deux membres de LOS, Tire le Coyote, Karim Ouellet, King Abid, Simon Lachance de Raton Lover et quatre membres du groupe Jah I.
Photo: Guillaume D. Cyr Dans l’ordre, de gauche à droite : les quatre membres de Men I Trust, Anatole, Margaux Sauvé de Ghostly Kisses, deux membres de LOS, Tire le Coyote, Karim Ouellet, King Abid, Simon Lachance de Raton Lover et quatre membres du groupe Jah I.

En l’espace de quelques années, le quartier Saint-Roch a gagné au moins trois salles de spectacles, une maison de disques majeure et des dizaines de nouveaux groupes. La scène locale de la capitale est en feu et ça paraît dans la programmation du Festival d’été.

« Il y a vraiment une effervescence, note le directeur de la programmation du Festival d’été, Louis Bellavance. Ç’a été une révélation depuis que je suis ici, et ça continue. » Avant d’être nommé au Festival en 2011, le programmateur oeuvrait au sein d’Evenko à Montréal. Il se rappelle encore son étonnement lorsque Pascale Picard s’est imposée dans l’industrie en 2007. « Ça m’avait frappé qu’elle vienne de Québec. Pour moi, c’était une anomalie. »

Or on n’en est plus là. De Karim Ouellet à Tire le Coyote, les révélations issues de la capitale se multiplient et le festival nous permettra d’en découvrir des dizaines d’autres cette année. Près de 40 artistes de la capitale sont au programme cette année. Du jamais vu.

Parce que le talent est là, souligne le bras droit de Louis Bellavance, Arnaud Cordier. « On ne fait pas du local pour faire du local, il y a de plus en plus de projets intéressants. » Et d’ajouter que, s’ils avaient eu de la place, ils auraient pu « facilement en “booker” une dizaine de plus ».

Histoire d’illustrer le phénomène, Le Devoir a réuni les musiciens de neuf de ces groupes pour une photo dans le quartier Saint-Roch, où la plupart résident et presque tous travaillent. Tous les jours durant le festival, le journal présentera un portrait d’au moins un de ces artistes à découvrir.

Le plus maquillé du groupe s’appelle Anatole. Révélé l’an dernier aux Francouvertes, cet androgyne provocateur se produira deux fois au Festival d’été. Comme la plupart des musiciens qui ont participé au reportage, il a plus d’un projet (également Mauves, dans son cas). Selon lui, « la scène locale n’a jamais été aussi vivante ». « Il n’y a pas si longtemps, les groupes qui roulaient ici se comptaient sur les doigts d’une main, et là, c’est vraiment effervescent. Il y a des nouveaux projets qui naissent à toutes les saisons. »

Surtout, ils sont de plus en plus nombreux à rester à Québec, note Benoît Pinette, du projet folk Tire le Coyote. À l’origine, le chanteur originaire de Sherbrooke s’est installé dans la capitale par amour et il se réjouit aujourd’hui de pouvoir y poursuivre sa carrière. « Le plus le fun, c’est que les artistes sentent qu’ils peuvent rester ici. Avant, on pensait qu’on était obligés d’aller à Montréal. »

En plus, la scène locale s’est ouverte et diversifiée, note King Abid, qui fait dans l’électro-reggae d’inspiration tunisienne. « Avant, c’était très axé sur le rock, la techno et la chanson française, mais maintenant, il y a plus de genres, plus d’immigrés, plus de couleurs qui s’ajoutent. Il y a une scène reggae à Québec, le hip-hop se porte à son mieux. C’est très vivant. »

   

Des lieux et un coup de pouce financier

Mais qu’est-ce qu’on a mis dans l’eau ? Comment l’expliquer ? D’abord par les salles, note Karim Ouellet. Après la fermeture du bar Le D’Auteuil il y a dix ans, les artistes moins commerciaux avaient de la difficulté à trouver des lieux pour se faire entendre. Jusqu’à ce que de nouveaux joueurs prennent le relais.

« Avec L’Anti, Le Cercle, Pantoum et Le District, c’est incroyable, explique Karim Ouellet. Maintenant, on a presque un spectacle par jour à Québec. » Et tout ça se passe dans le quartier Saint-Roch. « Ça va plus loin que la musique. Ç’a donné un nouveau visage culturel à Québec. »

Dans cet écosystème, Pantoum joue un rôle particulier. Plus underground que les autres, la salle présente tous les samedis des prestations de groupes de Québec ou d’ailleurs pour pas cher (10 $ l’entrée).

En plus, Pantoum sert de lieu de répétitions. « Tout le monde se connaît chez Pantoum, note Margaux Sauvé, du groupe électro-pop Ghostly Kisses. Je ne sais plus combien de groupes répètent là-bas. C’est très accessible, pas très cher et axé sur l’entraide. »

Diplômée du conservatoire, cette violoniste a lancé Ghostly Kisses avec Dragos Chiriac il y a à peine un an. Leur pièce Such Words a fait un tabac sur Spotify avec plus d’un million de visionnements. Au Festival d’été, on pourra les entendre sur la scène Fibe, face au parlement.

Lancée cette année, cette scène gratuite (qui s’ajoute au square D’Youville) met l’accent sur les découvertes d’ici et d’ailleurs. Son acolyte Dragos Chiriac s’y produira deux fois parce que son autre groupe d’électro, Men I Trust, est aussi à l’affiche. Cet étudiant au doctorat en musicologie est associé à mille et un projets dans la capitale comme réalisateur.

Cet hiver, Men I Trust et Ghostly Kisses ont pu participer à la Canadian Music Week à Toronto, une précieuse occasion de se faire connaître par l’industrie.

Tout ça en bonne partie grâce à la Ville et à son programme Première Ovation qui subventionne des projets d’artistes locaux depuis 2008 avec le soutien du ministère de la Culture. Chaque année, entre 20 et 40 bourses sont décernées en musique.

Presque tous les artistes à qui nous avons parlé en ont bénéficié à un moment ou à un autre. « C’est un bon tremplin pour débuter », avance Maxine Maillet de LOS, un autre groupe attendu sur la scène Fibe, qui mêle pop, punk et rock garage. « Ça aide beaucoup les jeunes et les groupes locaux », ajoute-t-elle.

En entrevue, les membres de son groupe disent quand même se méfier de l’étiquette « groupe local ». « On veut aller loin », insiste Maxine en soulignant qu’on donne parfois cette étiquette à ceux qui n’arrivent pas à percer ailleurs.

Une maison de disques clé

Chose certaine, Karim Ouellet a fait la preuve qu’on pouvait rester à Québec tout en perçant à l’international. « Toute ma gang est à Québec, dit-il. Ma maison de disques, mon groupe. »

Sa maison de disques, c’est Coyote Records, un nouveau joueur-clé dans cette nouvelle dynamique. « Avec Coyote, on montre qu’on est capables de faire la job », résume Marc-André LeBon, bassiste du groupe reggae Jah I, qui est aussi ingénieur de son chez Coyote.

Fondée en 2014 par Raphael Perez à partir du petit label Abuzive Music, la maison est toutefois loin de se limiter aux talents de Québec et compte parmi ses artistes Alfa Rococo, Klô Pelkag et Stefie Shock. Mais sa présence dans la capitale contribue sans conteste à l’impression que les créateurs de Québec ont plus d’options qu’avant.

Bien sûr, Montréal a des atouts que Québec n’aura peut-être jamais, note le chanteur du groupe rock franco Raton Lover, Simon Lachance. « Il y a moins de publics à Québec. À Montréal, tu peux faire du rockabilly, avoir une scène de rockabilly et agir dans cette scène-là indépendamment des autres scènes. C’est peut-être un des inconvénients à Québec, dit-il. Mais c’est aussi, selon moi, un avantage. L’autre côté de la médaille, c’est que, quand tu veux faire de la musique à Québec, t’as pas le choix de toucher à tout pour gagner ta vie. » Surtout pour les groupes qui tournent beaucoup en région, dans l’Est notamment, la ville est plus centrale, ajoute-t-il.

Bien sûr, on aurait pu parler de plusieurs autres groupes de Québec, comme les nouveaux talents issus de l’école L’Ampli créée par la Ville en 2010 pour soutenir le talent local. Encore dans Saint-Roch.

« Il y a une nouvelle génération qui se greffe au noyau actuel, conclut Anatole. Je suis persuadé que ça va continuer à se développer et à se diversifier. »