La contrebasse-talisman

Frédéric Alarie avec la contrebasse mythique de Scott LaFaro
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Frédéric Alarie avec la contrebasse mythique de Scott LaFaro

Avec sa pléthore de héros fauchés par l’héroïne, l’histoire du jazz n’a pas manqué de décès tragiques. Celui du contrebassiste Scott LaFaro, en 1961, tenait toutefois du hasard : un bête accident d’auto. Aujourd’hui, la légende du musicien de Bill Evans demeure bien vivante grâce… à sa contrebasse. Récit, en ce jour d’ouverture du Festival international de jazz de Montréal.

Elle était dans le coffre de la voiture de Scott LaFaro le 6 juillet 1961. Une contrebasse signée Prescott, « circa 1825 », faite en érable. Puis, l’accident : collision contre un arbre, incendie, LaFaro et un ami d’enfance tués. L’instrument ? Carbonisé et gravement endommagé.

Peu après la mort de LaFaro, sa mère a vendu la Prescott à un luthier ami de la famille, Sam Kolstein, qui avait promis de la restaurer un jour. C’est son fils Barrie qui s’est finalement chargé de la délicate mission en 1988, redonnant du coup une deuxième (ou troisième, ou quatrième…) vie à une contrebasse devenue mythique, sorte de talisman des adeptes.

C’est celle-là même qui se trouve présentement entre les mains du contrebassiste québécois Frédéric Alarie, qui s’en servira mardi pour un spectacle-hommage à LaFaro.

Quand Le Devoir est passé au studio d’Alarie la semaine dernière dans le Mile-End à Montréal, le musicien était encore sous le choc de sa chance. Cherchant à résumer succinctement le sentiment qui l’habite présentement, Alarie opte pour deux mots : « Je capote. »

Photo: Capture d'écran YouTube Scott LaFaro

« De pouvoir jouer sur cet instrument-là… Je ne sais pas, c’est une grande émotion, comme si LaFaro était là. Je l’ai depuis [le 14 juin], et je peux dire que ç’a transformé ma vie. » À court de mots, Alarie s’empare de la contrebasse et fait vibrer ses grosses cordes, un sourire au visage, les yeux fermés.

La couleur ? Un vernis foncé, très chaud, patiné par les années. La sonorité ? Les experts ont toujours souligné la clarté du son de cette Prescott, sa profondeur, la qualité de la résonance dans chaque registre. Une bête magnifique, évaluée à plus de 220 000 $.

Et si Alarie peut en disposer pendant trois semaines, c’est parce que Barrie Kolstein en a fait don en 2014 à l’International Society of Bassists, et que cet organisme a choisi de la prêter à des professionnels pour des projets précis qui perpétuent la mémoire de Scott LaFaro.

Révolution

Au-delà de ses caractéristiques physiques, la contrebasse de LaFaro doit une bonne partie de sa réputation à son historique de vie — et au fait qu’elle fut précisément la contrebasse de LaFaro. L’instrument de la révolution, en d’autres mots.

Car, si la carrière du contrebassiste mort à 25 ans fut évidemment courte (environ sept ans), son importance est fondamentale dans l’histoire du jazz. Encore aujourd’hui, le nom de LaFaro est vénéré par la plupart des grands contrebassistes jazz contemporains — et pour plusieurs raisons.

« Ce fut un musicien absolument unique, exceptionnel dans toutes les phases de son jeu », dit Frédéric Alarie. LaFaro fut le « Charlie Parker de la contrebasse », soutenait le producteur George Klabin en 2009 au magazine JazzTimes. « Il utilisait la contrebasse d’une manière qui ne s’était jamais vue avant, d’un point de vue technique. »

S’il a aussi travaillé avec Ornette Coleman et Stan Getz, c’est vraiment par son travail au sein du formidable trio du pianiste Bill Evans que LaFaro a laissé une indélébile empreinte. Jusque-là confinée à être un soutien rythmique (avec quelques solos à la clé), la contrebasse est devenue à partir du trio Evans-LaFaro-Paul Motian un instrument mélodique, capable de dialogue, d’interaction et de contrepoint avec le piano.

Charles Mingus ou Red Mitchell avait entamé le travail, mais c’est vraiment LaFaro qui a signé le changement. Avec lui, « fini le rôle de métronome attaché à la basse : dorénavant, elle prend la parole », synthétise joliment le Dictionnaire du jazz [Robert Laffont] dans son entrée consacrée au musicien.

Extraterrestre

Sur le plan technique, LaFaro fut un des premiers contrebassistes à utiliser tout le spectre permis par l’instrument, à une époque où ses confrères se concentraient sur le plus bas tiers du manche. On lui reconnaissait aussi une vitesse d’exécution à nul autre comparable et une compréhension harmonique remarquable. « Sa manière de jouer était extraordinaire », résumait le contrebassiste Eddy Gomez (qui a joué avec Bill Evans plus tard) au site spécialisé Bass Player en 2010. « Un extraterrestre pour l’époque », ajoute aujourd’hui Alarie.

On ne saura évidemment jamais jusqu’où Scott LaFaro aurait pu pousser son art sans cet accident de voiture. Ce que l’on sait, par contre, c’est que les deux derniers concerts donnés avec Bill Evans dix jours avant sa mort ont mené à des albums sublimes (Sunday at the Village Vanguard et Waltz for Debby) devenus des incontournables de l’histoire du jazz.

Cinquante-cinq ans plus tard, l’influence du contrebassiste demeure ainsi énorme. Et le plaisir de jouer sur sa contrebasse l’est tout autant. N’est-ce pas, Frédéric Alarie ? « Je capote », répète-t-il.

 





1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 juin 2016 09 h 09

    « L’instrument ? Carbonisé et gravement endommagé. »

    Si l'instrument avait été carbonisé, il aurait été impossible de le restaurer. À la rigueur, il aurait pu servir de charbon.