Le phénomène Gregory Porter

Gregory Porter sera la semaine prochaine en ouverture du Festival international de jazz de Montréal.
Photo: Shawn Peters Gregory Porter sera la semaine prochaine en ouverture du Festival international de jazz de Montréal.

Gregory Porter est un cas rare, et à plusieurs égards : chanteur jazz dans un univers dominé par le chant féminin, voilà déjà une particularité. Mais surtout : un jazzman qui vend un million d’albums ? Et qui fait danser les foules dans les clubs ? On touche ici au phénomène.

Il suffit parfois d’un titre pour cristalliser une impression. Par exemple, Time qui dit de Jonathan Franzen qu’il est le « Great American Novelist », ou encore que Daniel Day-Lewis est « The World’s Greatest Actor », point barre. L’image frappe, l’image s’imprime.

C’est un peu ce qu’a réussi en septembre 2013 le magazine Esquire en consacrant un long portrait à Gregory Porter, désigné comme l’« America’s Next Great Jazz Singer ». Rien de moins, et pas d’erreur possible. Vous cherchez la voix masculine du jazz d’aujourd’hui et de demain ? C’est lui, 44 ans et une casquette-chapeau comme signe distinctif (semble-t-il pour couvrir les cicatrices d’une chirurgie).

En fait, Esquire ne faisait alors qu’emprunter une expression utilisée un mois plus tôt par NPR (la radio publique américaine) pour définir l’imposant chanteur californien. Et en remontant un peu plus loin dans les archives médias, on constate vite que le crescendo d’éloges envers Porter était déjà bien entamé.

Ce même été 2013, Porter avait d’ailleurs mis le feu au Club Soda et laissé une salle comble sur l’impression qu’on venait d’assister à quelque chose d’unique et de durable : le genre de concert qui marque les esprits. La puissance de la présence, la force et la sensibilité du chant, l’intelligence de l’interprétation, le groove tranquille de ce jazz habillé de soul, le charisme général, tout était là. Et d’autant plus remarquable que Porter est à peu près la seule voix masculine (avec Kurt Elling et José James, disons) du jazz actuel.

Si la carrière musicale de l’ex-joueur de football universitaire a été lente à décoller, elle génère depuis trois ou quatre ans un succès que l’on voit rarement pour un artiste jazz. Porter fait partie des privilégiés qui fédèrent tant la critique que le public, contribuant comme d’autres (Brad Mehldau, Robert Glasper, Esperanza Spalding, Kamasi Washington, ou Herbie Hancock avant eux) à élargir le bassin de ceux disposés à tendre l’oreille au genre.

Entre autres mesures du succès de Porter, mentionnons que ses deux premiers albums ont été en nomination aux Grammys pour le meilleur album de jazz vocal, que le troisième (Liquid Spirit) a remporté le trophée en 2014, que les critiques du prestigieux magazine Downbeat l’ont nommé artiste jazz émergent de l’année et chanteur jazz émergent de l’année en 2013… avant de lui accorder les mêmes prix l’année suivante, mais cette fois sans la mention « émergent ».

Et surtout : ces ventes d’un million d’albums pour Liquid Spirit, chose doublement rare en ce sens où l’on parle d’un disque classé jazz et d’une époque où l’industrie discographique est en pleine crise existentielle. Et ceci menant à cela — ou l’inverse —, Gregory Porter a été sollicité par l’immensément populaire duo britannique de pop/house Disclosure pour co-écrire une chanson, Holding On, qui a fait danser bien des gens l’été dernier : rythme assassin. Certaines chansons de Porter ont également été reprises (en remix) par des artistes R&B ou appartenant au monde de l’EDM (electronic dance music).

Mille manières

C’est d’ailleurs Holding On qui ouvre le nouvel album que Porter présentera à Montréal, Take Me to the Alley. Mais la chanson est ici complètement autre, un soul épuré qui gagne en émotion ce qu’il perd en tempo. Version pur jus Porter.

Il y a deux ans, il confiait au magazine GQ que c’est précisément ce qu’il aime du jazz, cette possibilité — ce besoin — de ne jamais faire les choses à l’identique. « Ce qui rend le jazz différent, c’est que vous ne pouvez deviner où il va : c’est une musique de liberté. Au moment où vous pensez que vous savez ce que vous allez entendre, il va y avoir un tournant imposé par un musicien. Et même si vous jouez avec les mêmes musiciens depuis des années, il y a toujours quelque chose de nouveau. Vous chantez en arrière du temps, ou en avant ; plus vite ou plus lentement. Vous changez le rythme, la tonalité. Il y a un nombre infini de manières de jouer que vous pouvez constamment changer. »

À Downbeat, il disait récemment se sentir « mal pour les chanteurs populaires de qui on attend qu’ils chantent la même chanson dans la même tonalité 20 ans après l’avoir écrite ». Très peu pour lui.

Take Me to the Alley montre un Gregory Porter qui creuse plus profondément les sillons de son art, sans en modifier les contours. On note la richesse du grain de la voix ; l’âme qu’il insuffle à ses interprétations ; les atours très soul de l’ensemble de la proposition ; la filiation jazz dans les arrangements ; son sens aigu de la mélodie.

On note surtout quel excellent compositeur Porter est. Sur des rythmes efficaces (Don’t Lose Your Steam, notamment) ou des ballades senties, il plante des textes intelligents qui dévoilent une grande sensibilité sociale dont il attribue lui-même le mérite à sa défunte mère.

Celle-ci a élevé seule sept enfants dans une ville (Bakersfield) que Gregory Porter qualifie de « chaude, poussiéreuse et raciste » — mais où il vient de déménager sa famille, après quelques années à Brooklyn. Cet environnement difficile a eu du bon pour lui dans sa jeunesse, racontait-il à Downbeat il y a deux ans. « On m’a traité de nègre plusieurs fois. Mais [j’ai aussi été en contact avec] la riche tradition gospel-blues qui venait avec la population noire » et le fait de fréquenter une Église.

Un héritage qui s’entend dans tout ce que Porter fait — mais jamais autant que sur scène. À constater de nouveau la semaine prochaine en ouverture du Festival international de jazz de Montréal.

En spectacle au FIJM le 29 juin à 20 h, théâtre Maisonneuve. Première partie : Jaime Woods. Diffusé en direct sur la chaîne Mezzo Live HD.