Et si Louis-Jean Cormier se réinventait?

Louis-Jean Cormier se tenant bien au centre, officiellement chanteur et rien que chanteur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Louis-Jean Cormier se tenant bien au centre, officiellement chanteur et rien que chanteur.

« Si vous pensez l’avoir déjà vu, vous vous trompez ! », s’est exclamé Laurent Saulnier, sûr de lui et de l’artiste qu’il présentait, à peine capable de contenir sa joie anticipée. En entrevue au moment du dévoilement de ses FrancoFolies extérieures, le programmateur-en-chef avait donné des indices : il trépignait déjà à l’idée que Louis-Jean allait faire « danser » la Place des Festivals au dernier soir de sa 28e édition. Gros indice fourni par Laurent : Louis-Jean s’inspirerait de l’extraordinaire film Stop Making Sense, concert filmé par Jonathan Demme fin 1983, où David Byrne et ses Talking Heads bâtissent littéralement un spectacle à partir de rien, élément par élément, instrument par instrument, avec le rythme pour ciment.

Et de fait, Louis-Jean s’est amené seul, dans un habit gris. Sinon la barbe et la tignasse très fournie, c’était très Byrne. « C’est notre show de rêve qu’on va se construire étape par étape », a lancé tout de go notre bel oiseau, les yeux grands, la voix vibrante. « Ce soir, Montréal, je voudrais danser… je voudrais te faire danser ! » Et ça a commencé piano-voix « mais avec un beat » : Jouer des tours, plus la pulsation. Et pour L’ascenseur, Antoine Gratton tout de blanc vêtu (comme tous ceux qui allaient suivre) a pris le relai au piano, Louis-Jean se tenant bien au centre, officiellement chanteur et rien que chanteur. Pendant la chanson, trois choristes se sont glissés derrière le piano. Dont Kim Richardson. Un choeur soul à base de gospel. Je ne sais pas s’il est possible, sans avoir été là samedi soir, d’imaginer cette chanson – composée à la guitare, jusque là toujours jouée à la guitare — à ce point transfigurée, soulevée d’étage en étage : ça prenait au coeur, ce choeur. Et Louis-Jean assumait la position, chantait comme un vrai chanteur chante quand il se tient debout au centre de la scène et qu’il a une immense foule devant !

De plus en plus haut

Et ensuite ? « De plus en plus haut ! » Mot d’ordre de Louis-Jean. « Les cuivres, venez-vous en ! » Et d’autres musiciens en blanc se sont ajoutés. Des perçus, aussi. Et Si tu reviens était encore Si tu reviens, mais avec des frétillements dans tout le corps, indéniablement dansante ! « On fait juste grossir, pis grossir ! » Pour La fanfare, c’est David Goudreault qui est intervenu. Un poète, avec son slam : « J’en appelle à la poésie ! » On n’était plus dans Stop Making Sense : à la construction de la grande bâtisse de musique s’ajoutait du sens, beaucoup de sens. Une harangue fière et revendicatrice. Dans une chanson de Louis-Jean, du slam ? Fallait voir sourire le Louis-Jean sur les écrans géants. Un sourire qui disait : « Vous ne l’attendiez pas, hein, lui ! »

À Bull’s Eye, la maison était bâtie, pleine de monde : le chanteur a retiré son veston, empoigné sa guitare. Avec les musiciens habituels de son groupe d’accompagnement, on retrouvait le rock sous les claviers, le piano, l’orgue, les cuivres. On était à la fois dans ce lieu réinventé par Louis-Jean, et chez lui. Pas exactement un retour à l’ordinaire, mais quelque chose comme l’ordinaire allié à l’extraordinaire. « C’est malléable, la musique », a précisé le chanteur redevenu chanteur-guitariste. « Ça se pourrait, Montréal, que tu reconnaisses les chansons après un certain temps… » Entendez : aller ailleurs, faire autrement, ça ne veut pas dire se perdre.

Et ça s’est poursuivi comme ça. Moins en crescendo qu’en un mélange à la fois savant et dynamique d’arrangements neufs et d’airs familiers : Faire semblant, un peu reggae-soul, Le jour où elle m’a dit je pars, très « Philadelphia sound » des années 1970. Et puis, en lieu et place de l’habituel bivouac folk autour d’un micro, ça a été le choeur autour de Louis-Jean et sa guitare. Un bivouac gospel, si vous voulez, pour chanter du Miron-Bélanger (Au long de tes hanches) et Montagne russe. La qualité d’attention de la foule était… religieuse. Une solennité digne du moment.

De là, ça pouvait exploser en un bouquet de succès, mais en version magnifiée : Le coeur en téflon, La cassette (version Motown au cube !), Tout le monde en même temps. Plein orchestre, avec des modulations extrêmes, des explosions. L’esprit de Karkwa possédé par le rythme pop afro-américain. La manière Louis-Jean Cormier, de la chanson francophone d’ici, avec Goudreault et son slam en ponctuations, mais à grandeur d’Amérique.

Et c’était presque la fin, et ce spectacle avait produit l’effet voulu, au superlatif : oui, nous pouvons nous réinventer tout en demeurant nous-mêmes. Oui, la chanson d’auteur peut être soulful et géante et dansante. Oui, c’est possible. Yes we can, en français dans le texte. On est sortis confiants, et fiers.

 


 

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