Vitrine du disque - Deux pianistes suprêmes

Article 1 des règles d'or du bon critique prudent: se méfier des superlatifs qui, comme un boomerang, peuvent tôt ou tard vous revenir en pleine poire. Les bonnes âmes ne manquent pas, qui vous renvoient alors vos dithyrambes, quand l'artiste en question (Gil Shaham récemment) se fait larguer par son éditeur en faveur du dernier petit prodige en vue, quand il s'embourgeoise artistiquement dans sa vie devenue trop confortable (Maazel ou Mehta) ou que, débordé par son propre génie, il se mure dans le silence (Kleiber, Pogorelich).

Alors, je vous ferai simplement part d'une expérience personnelle: celle de la découverte de Dong-Hyek Lim dans un disque Chopin, Schubert, Ravel de la série «Martha Argerich présente» chez EMI en 2002. C'était le CD d'un adolescent de 17 ans et le résultat paraissait assez irréel, pour la maturité de la musicalité, le sens de la couleur, du flux musical et la finesse du toucher. Lim, après avoir refusé le 3e prix du Concours Reine Elisabeth en 2003 et avoir, semble-t-il, décroché un contrat chez EMI, récidive dans un disque Chopin. Et là, je me suis dit que, sauf peut-être avec Konstantin Lifschitz, je n'avais pas ressenti un choc pareil à l'écoute d'un jeune pianiste (Lim est né en 1984) depuis Ivo Pogorelich il y a plus de 20 ans. Je me suis passé ce disque en boucle et je n'en reviens toujours pas, de ce chant intérieur, de cette tendresse jamais fabriquée, de cette profondeur de son (et un CD de piano bien enregistré chez EMI, ça se fête!), de cette maturité de sage, qui évoque les plus grands, c'est-à-dire Nelson Freire et Ivan Moravec. Déjà dans les Impromptus de Schubert du premier disque, il y avait cette force de l'évidence qui pourtant ne semble tenir d'aucune imitation d'un modèle. Que puis-je vous dire d'autre? La semaine où Lang Lang, le «phénomène», vient à Montréal, ironie du sort, on est déjà passé à autre chose. Tout autre chose...

Christophe Huss

MARC-ANDRÉ HAMELIN

Chostakovitch: Concertos pour piano nos 1 et 2. Chédrine: Concerto pour piano n° 2.

Marc-André Hamelin (piano), Orchestre symphonique de la BBC écossaise, direction: Andrew Litton. Hyperion SACDA 67425 (distribution: SRI)

Marc-André Hamelin sera à Montréal, avec l'OSM dimanche dans le 3e Concerto de Rachmaninov, une oeuvre phare du répertoire. Ses deux derniers disques chez Hyperion (Liszt et Ornstein) ont été consacrés par la critique internationale, le programme Ornstein ayant même reçu un prix international du disque à Cannes il y a trois semaines. On l'attendait donc dans un exercice plus rare pour lui au disque, le concerto, notamment dans deux oeuvres où la concurrence commence à être rude: les Concertos pour piano de Chostakovitch, même si les diverses versions récentes (Ortiz, Leonskaja, Rudy, etc.) ne restent pas longtemps au catalogue. Les témoignages de l'auteur au piano (avec Cluytens, EMI) restent une valeur sûre mais soniquement datée. La meilleure gravure moderne est celle de Bronfman-Salonen (Sony), une version très athlétique mais manquant un peu d'imagination. Hamelin et Litton viennent régler la question, notamment dans le 1er Concerto, avec un pianisme infiniment plus fin que celui de Chostakovitch et une veine plus ludique que Bronfman (dans le finale il n'y a même pas photo et, il faut le dire, Hamelin y supplante même — et de loin — Argerich!). Seul Eugene List (RCA) était entré avec une telle gourmandise dans l'oeuvre. Esthétiquement, la direction de Litton choisit de ne pas en rajouter trop dans la noirceur du Moderato et de ne pas exagérer le dosage de la trompette dans le finale.

Dans le 2e Concerto, Hamelin rend touchant sans aucun épanchement le sublime Andante, où il rejoint Huang-Masur (coffret Masur édité par le Philharmonique de New York). J'aurais aimé dans le premier mouvement que la direction de Litton ait autant d'arêtes que le jeu d'Hamelin, mais sur l'ensemble, personne n'a vraiment fait mieux. Reste le mystère du couplage avec le Concerto n° 2 de Chédrine, composition fort hétéroclite et velléitaire, voire biscornue et opportuniste (entre «dodécaphonisme grand public» et musique de jazz), qui nécessite de nombreuses écoutes avant, éventuellement, de s'y attacher. Ce sera là affaire de goût. Cette nouvelle version est vendue sous forme de SACD hybride. Il vaut mieux écouter la stéréo en CD ou SACD, car la version multicanal est mixée de manière trop irréaliste.

C. H.

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Jazz

The Nearness Of You

Bennie Wallace

Étiquette Enja

Parfois, il arrive que de certains musiciens on se demande ce qu'ils deviennent. Que fait untel? Que fabrique l'autre? Toujours est-il que cette question, on se l'est posée plus d'une fois au cours des dix dernières années. Le sujet? Le saxophoniste Bennie Wallace. Qui a découvert et apprécié ce Sudiste, il vient du Tennessee, en écoutant ses méditations sur Monk, le Thelonious, la Sphere, sera content d'apprendre qu'il vient de signer un album exemplaire par sa beauté.

The Nearness Of You, c'est le titre de l'album en question, a été conçu sous le signe de l'intimité, du calme. Pour le confectionner de la manière la plus convaincante qui soit, Wallace a fait appel à ces calibres qui sont gros parce qu'ils savent retenir leur souffle. Parce qu'ils savent sculpter la note à l'enseigne de la pesanteur. Qui sont-ils? Kenny Barron au piano et Eddie Gomez à la contrebasse.

Dans le cas de Barron, on osera même dire qu'il y a longtemps qu'on ne l'avait pas entendu jouer de façon aussi... comment dire? Attentive. Dans le cas de Gomez, on osera dire qu'on est bien content de l'entendre dans un contexte qui est à des années-lumière de la fusion. Le Gomez d'aujourd'hui rappelle le Gomez qui brossait ses cordes aux côtés de Bill Evans.

Et Bennie Wallace? Sa fréquentation de Mose Allison, si épisodique fût-elle, l'a... enrichi! À sa palette sonore, il a ajouté ce qui fait la marque des grands: le sens du blues. Pas le blues racoleur, mais bel et bien ce blues qui permet de distinguer une interprétation d'une autre. CQFD: Wallace joue du Wallace.

Aujourd'hui, sa sonorité fait écho comme jamais à celle défendue par Coleman Hawkins et Ben Webster. Il a combiné le sens mélodique du premier avec l'âpreté du second. On a adoré ce disque parce qu'il... Pour employer un lieu commun, ce Nearness Of You n'est que calme et volupté.

Serge Truffaut

FEELS LIKE HOME

Norah Jones

Blue Note (EMI)

Combien ça pèse, un gros tas de trophées Grammy sur le dos? Plus lourd qu'un piano. Plus lourd qu'un papa célèbre s'appelant Ravi. Lourd comme les attentes démesurées d'un public grand comme ça s'peut pas (le monde!), sans compter la brique et le fanal de la critique (mondiale!): survivre à un premier album aussi acclamé que le fut Come Away With Me il y a deux ans, cela tient de la mission impossible et du tuant fardeau. Pesamment pesant.

C'est dire l'incroyable force et le talent non moins considérable de la jeune dame. Ce deuxième disque est du genre qu'on fait quand on en a sept ou huit dans les jambes, d'une rare maturité. C'est plus soul, plus pénétrant, plus intense que le premier. J'écoute Carnival Town et ça me fait tout chaud en dedans: c'est tout ce que je veux de la musique pop américaine quand elle trempe ainsi ses gammes dans le blues et le gospel. J'écoute Be Here To Love Me (de feu Townes Van Zandt, légendaire paumé) et m'éverveille: Norah Jones est aussi capable du country le plus authentique de ce côté-ci de Dolly Parton. J'écoute Toes et me répands sur la moquette, liquéfié: c'est jazzy terrien comme du bon Ricky Lee Jones. J'écoute The Long Way Home (musique de Tom Waits) et goûte la petite guitare un brin rockabilly qui rappelle le Johnny Cash des débuts chez Sun: c'est pas croyable, toute l'histoire de la musique américaine dans les veines de cette fille. Pourtant à moitié indienne, rayon génétique. Comme quoi il y a de l'acquis et de l'inné dans la vie.

Feels Like Home n'est certes pas dérangeante pour qui a traversé Come Away With Me de part en part avec son laser. C'est de même famille, et on pourrait facilement dire que Norah Jones, sous le poids du succès, a agi avec prudence. Je crois au contraire qu'elle a réussi quelque chose d'extrêmement difficile: approfondir sa matière sans chercher à la renouveler pour faire plaisir aux chantres du renouveau. Creuser plus, ressentir plus, donner plus. Élever la température. Sacré pari que la championne du label Blue Note a gagné là. Un très, très beau disque pour adultes consentants.

Sylvain Cormier