La joie partagée de l’artisanat chansonnier

Sept jours en mai
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sept jours en mai

Au cumulatif de leurs 213 années d’expérience en confection de chanson et en présentation desdites chansons sur scène (ils ont calculé), on pouvait raisonnablement se dire que les deux heures passées en la compagnie de ces huit-là seraient plus qu’agréables. Huit ? Oui, huit. Le batteur Vincent Carré est le huitième joueur de cette belle équipe à sept. On était contents d’emblée, à la seule idée de la présence conjuguée sur les planches du Gesù des Mara Tremblay, Michel Rivard, Luc De Larochellière, Ariane Ouellet et Carl Prévost des Mountain Daisies, Éric Goulet, Gilles Bélanger et Vincent, un jeudi soir de FrancoFolies.

C’est certain, c’était acquis. D’autant qu’on aime déjà d’amour l’album de Sept jours en mai, leur « courte mais grande aventure » (je cite le grand Luc). Faut-il rappeler ce beau pari fou ? Ces auteurs-compositeurs-interprètes rassemblés au studio B-12 de Valcourt pendant sept jours de mai pour tout faire : écrire, composer, enregistrer. Des chansons. Des tas de chansons. À partir de thèmes tirés d’un chapeau. De pairages choisis par le même hasard de la pige. Une sorte de jeu de la chaise musicale où il n’y aurait pas d’éliminés. Une sorte de célébration de l’artisanat chansonnier. Une preuve d’amour du métier, collés serrés. Tout ça, sur scène ?

Eh oui. Et plus. Et nous en plus. Et le Gesù qui résonne si bien. Et toutes sortes de manières pour rendre l’expérience commune encore plus unique. Commencer sans amplification, tiens, tous autour d’un même micro pour Au rythme où vont les choses. Déjà la joie d’incroyable proximité. Un véritable ballet a suivi, où l’on s’échangeait les instruments, où l’on chantait à deux, à trois, où tout le monde ensemble, selon les besoins de la chanson. Ça donnait un Michel et un Éric aux claviers, par exemple, pendant Juste le ciel. Tout était possible, toutes les permutations, toutes les alliances, tous les rêves de collaboration exaucés. « Un vieux fantasme », a résumé Goulet l’idéateur.

Fantasme ? Imaginez ce beau monde s’offrant Le blues d’la métropole, version doctorat en americana. Ou alors Six pieds sur terre, du Luc en rock pas loin d’être springsteenien. Ou Les aurores, magique chanson de Mara, avec Mara jouant un joli solo de guitare sur une National Steel. Ou la même Mara en entrelacs de violons avec Ariane. Toutes les occasions étaient saisies. Un peu de Miron par Gilles et sa nouvelle bande de rapaillés, le temps de Mon bel amour ? Un trou dans les nuages, façon Crosby, Stills, Nash and Young, ou quelque chose d’approchant ? Tomber dans le country, la chanson-thème de chaque Open Country des Mountain Daisies au Verre Bouteille, adaptation d’un morceau de Neil Young ? Comme un cave, le « succès-souvenir » de Possession Simple, premier groupe d’Éric Goulet, en country-rock twangy et vigoureux ? Rien d’impossible à ces coeurs vaillants. C’était vraie générosité que d’ajouter dix chansons qui ont compté pour chacun et pour nous, en plus des quatorze de l’album : grande humilité de comprendre que c’est quand même beaucoup, quatorze chansons pas vraiment familières d’un coup, fussent-elle franchement belles. Et ça permettait à ce groupe ad hoc de les jouer, ces succès de l’un et de l’autre, jusqu’à Spaghetti à papa, la frénétiques des frénétiques de Mara.

Il y avait dans tout ça de la mise en scène, de la spontanéité, de la bonne franquette, de la rigolade (oui, merci merci, Michel s’est fendu d’un monologue à propos de sa « secte », l’église de « chantologie »…). Ça donnait la mesure du plaisir vécu pendant ces sept jours de mai, et prolongé pour quelques soirs ici et là, dont ce jeudi et ce vendredi aux FrancoFolies. Comme disait l’une des créations de mai, « plus tu vis vieux moins t’es mort longtemps ». Si je fais le calcul, spectateurs et artistes, nous en avons tous ensemble pour 213 ans de plus à vivre. Les chansons, à plusieurs, c’est la santé.