Groovy Aardvark, rock corps et âme

Vincent Peake
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Vincent Peake

D’autres auraient plié, ou lâché prise, usés par le rouleau compresseur assez abrasif que peut être la vie de musicien rock. Mais pas Vincent Peake, qui après 30 ans de carrière se donne toujours corps et âme à sa passion, aussi bruyante soit-elle.

Visiblement sans téléphone portable, intelligent ou pas, Vincent Peake nous donne rendez-vous devant l’édicule du métro Berri-UQAM. On le retrouve, le regard sévère mais le sourire généreux, tout habillé de noir, dans le brouhaha des uqamiens et des vendeurs de pot. « La dernière fois que j’ai rejoint un journaliste ici, la police est venue m’accoster ! »

Bon, Peake, il est vrai, n’a pas la gueule du jeune premier. Plutôt celle d’un gars passionné, mais qui a derrière la cravate — et le gorgoton — 30 années de musique rock hardcore. En 1986, au café étudiant du cégep Édouard-Montpetit, il formait avec son frère Danny, Stéphane Vigeant et Marc-André Thibert le groupe Groovy Aardvark, qui a été, avec des formations comme GrimSkunk, un des piliers de la scène hardcore de l’époque. On doit à « Groovy » une série de chansons qui ont marqué une génération, comme Dérangeant, Y’a tu kelkun, Le sein matériel, Amphibiens, Boisson d’avril (avec La Bottine souriante) et sa version 220 volts du Petit bonheur de Félix Leclerc.

Raconter l’histoire de Groovy Aardvark, c’est réaliser comment la scène musicale — la scène rock comme les autres — a changé, comment elle s’est organisée depuis. « Il n’y avait pas beaucoup de bands à l’époque, raconte Vincent Peake. La scène commençait et les groupes se connaissaient pas mal tous. Et il y avait très peu d’infrastructures pour nous aider, on était tous indépendants dans nos démarches. Groovy, ç’a pris sept ans avant qu’on ait un contrat de disque. Avant ça, on avait fait trois cassettes démo, et on en a vendu à peu près 2000 de chacune. »

Photo: FrancoFolies de Montréal Groovy Aardvark en 2001

Carburer à la passion

Et tout ça se faisait sans vraiment d’argent, car les bourses gouvernementales étaient rares, sinon inaccessibles. Mais les membres de Groovy carburaient à la passion et étaient prêts à pas mal tout pour continuer de grandir et de jouer de la musique. Tout, comme… le prêt usuraire ! « Il fallait aller du côté des shylocks, c’est pas des jokes, du côté du crime organisé. Oui, on a fait ça ! On n’avait pas le choix. On voulait tellement que ça roule, on n’avait pas assez de cash, et aucune compagnie de disques ne voulait toucher à ça. On est allés où on pouvait aller, et c’était pas facile. Un moment donné, quand tu ne payes pas à temps, les menaces commencent et tu dors dans le local de répétitions avec une batte de baseball, parce que t’as peur de te faire piquer ton stock. On a passé à travers des affaires épouvantables comme ça. On regarde ça aujourd’hui, pis on se dit : ben voyons donc, on était vraiment crinqués ! Quand on a signé notre premier contrat de disque, la compagnie nous a financé le montant nécessaire pour payer ce monde-là. »

Quand le style musical de Groovy Aardvark, poussé par le succès de groupes comme Green Day et Offspring, a commencé à intéresser les majors, Peake et sa bande ont reçu des offres de gros joueurs. « BMG voulait un contrat de sept albums, voulait changer le nom du band. C’étaient des conditions auxquelles on ne pouvait pas dire oui, se souvient le chanteur et bassiste. Sony aussi était intéressée. Ils aimaient bien Dérangeant, mais ils voulaient trois autres chansons exactement du même genre, ce qu’on n’a pas été capables de livrer. » Leur indépendance et leur liberté valaient plus à leurs yeux, simplement.

C’est finalement sur l’étiquette MPV — fondée par ceux qui avaient créé le festival Pollywog — que Groovy Aardvark fera paraître un premier disque, Eater’s Digest, en 1994, avant d’enregistrer Vacuum en 1996 et Oryctérope en 1998. En tout, le groupe a lancé sept albums, dont le plus récent est Sévices rendus, en 2005.

Et ça continue

Même hors de Groovy, Vincent Peake n’a jamais vraiment cessé de jouer de la musique, faisant partie de l’alignement de Grimskunk depuis plus de dix ans, jouant aussi avec des formations comme Floating Widget, Sabbath Café, Voïvod, Xavier Caféïne, Galaxie, et même Aut’chose, avec Lucien Francoeur.

Et celui que ses collègues de Galaxie ont surnommé « le Viking » a continué à se démarquer récemment en recevant devant tout son entourage musical un prix hommage lors du dernier GAMIQ, récompensant les artistes indépendants. On l’a aussi vu comme porte-parole des Francouvertes avec le rappeur Koriass, une rencontre personnelle et musicale qui l’a fortement stimulé. « J’aime être porte-parole de quelque chose qui ne m’appartient pas, qui représente une autre génération. Ça me garde à l’affût de ce qui se fait de neuf au Québec. » Parce qu’il aura beau avoir 50 ans l’an prochain, Vincent Peake va continuer de se donner corps et âme.

 

Groovy Aardvark

En concert au Métropolis ce samedi 18 juin, 21 h