L’art de la transformation

Emel Mathlouthi
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Emel Mathlouthi

On a d’abord connu Emel Mathlouthi en 2011 en version acoustique, mélange de folk mondial. Puis, elle est revenue huit mois plus tard, déjà transformée avec les chansons de son disque Kelmti Horra habillées en électro. Mais mercredi soir au Club Soda, on a eu droit à une véritable métamorphose, alors que la chanteuse qui partage maintenant son temps entre Paris et New York s’est présentée en trio, accompagnée d’un claviériste et d’un batteur, mais surtout de cette volonté de transgresser les barrières que lui imposaient sa condition de chanteuse-auteure-compositrice originaire d’un pays non mainstream.

Elle dit ne plus vouloir représenter toutes les ethnicités que l’industrie voudrait et elle parvient à prendre une énorme liberté par rapport à l’étiquette de voix de la Révolution du jasmin qu’on lui avait accolée. De sa Tunisie natale, elle retient certes la langue et la force de l’urgence, mais sa nouvelle façon de créer des expérimentations sonores dans ses chansons la projette maintenant beaucoup plus près de New York.

Elle se fait d’abord attendre par une atmosphère électro planante et pourtant très contemporaine et percussive. C’est comme si on commençait par les étoiles pour arriver à la cité. Elle se montre, marche lentement, vocalise dans les hauteurs. Le geste est ondulant et la voix, angélique. Elle est à la fois puissante et céleste, cristalline et délicate, tout en contrastes, tout au long du concert. Cette dualité transparaît dans l’ambiance générale : même lorsque la musique se fait violente, l’organe vocal de la chanteuse s’élève toujours au-dessus de la mêlée.

Le son devient pesant, elle se donne de l’écho dans la voix. Les percussions sont caverneuses et le rythme est hachuré, elle chante passionnément là-dessus. Le clavier devient urbain, elle se fait presque grégorienne ou donne dans l’ancien, le très ancien. Elle revient en 2016, dénonce le capitalisme « qui rend les pauvres petits humains faibles et sans ressources ». La sono devient hard, dramatique avec des passages violents.

Pendant presque toute la durée de deux heures de la prestation, le clavier se fait urbain avec toute la panoplie des sentiments passés dans la machine : la nouvelle direction musicale de la chanteuse est très ponctuée d’électronique. Elle paraît devenir emportée, puis elle lance un véritable cri céleste sur le bourdon pesant du claviériste. Elle lâche même des passages de chant de gorge, elle s’inspirera aussi plus tard des voix bulgares.

Tout est pourtant chanson. Elle attaque d’ailleurs un solo avec sa voix et sa guitare électrique. Elle se sample, produit ses harmonies vocales, ce qui crée un effet de répétition hypnotique. Puis le claviériste se transforme en pianiste, tout doucement. La voix de la chanteuse monte avec autorité ; tout redevient dense et tragique. Elle adapte un rap sur le thème de la feuille et du stylo, deux éléments forts en symbolique, avant de reprendre en français, la pièce À l’infini, tirée de son disque. Elle en a retenu quelques-unes de l’album et plusieurs autres d’Esen, le prochain. Le titre veut dire « humain », un rappel de la sensibilité de l’artiste.

Elle revient avec Ma lkit, qui traite de la haine humaine. On sent monter la force, la rage, mais la conclusion est étonnante, alors que Mathlouthi se met à danser en tournant comme les derviches, rappelant ainsi un puissant symbole de paix. On sent d’ailleurs parfois, en dépit du chaos de la vie tourmentée, une forme de spiritualité, d’intériorité. Mais, il n’y a pas que ça et pendant le rappel, l’interprète de chanson populaire ressurgira, avant l’attaque finale avec la pièce culte Kelmi Horra-Ma parole est libre. Le titre incarne toujours l’état d’esprit de cette insoumise qui refuse de se contraindre dans un seul genre et de s’attacher à une seule nationalité. Pour le reste, on attend impatiemment le prochain disque à l’automne.

 

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