Presque de grands gamins à la récré

Laurent Voulzy et Alain Souchon
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Laurent Voulzy et Alain Souchon

Il y a eu ces quelques délicieuses minutes où ils se sont rappelés et nous ont raconté la création — en deux heures chrono, paroles et musique ! — de l’exquise chanson intitulée Somerset Maugham : ça se passait dans un petit appartement à Antibes, avec balcon donnant sur un mur. Alain ajoutait des détails, ça faisait marrer Laurent, c’était les copains qui se remémoraient des instants d’éternité. Et les partageaient avec nous.

C’était fa-bu-leux. Dans la portion acoustique au coeur de leur spectacle à deux, Alain Souchon et Laurent Voulzy ne faisaient là rien d’autre que ce qui était prévu dans leur déroulement ; n’empêche qu’il y avait une sorte de brèche où la vérité passait, dans la dégaine du grand échalas, dans les pouffées de rire du dandy. Un surcroît de naturel. De l’ajout. De la liberté.

On en aurait pris plus. Ne vous y trompez pas, ce spectacle était fort agréable et bien agencé, mené rondement et plutôt satisfaisant, tel que les compères l’ont promené en Europe l’an dernier et que les FrancoFolies de Montréal nous permettaient de vivre dimanche soir à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Mais c’était presque deux grands gamins à la récré, quand ils étaient vraiment ensemble : l’entrée en scène, avec l’adorable J’ai dix ans, leur première et emblématique chanson à deux, nous a presque fait croire que ce serait ça tout au long du spectacle.

Ce l’était… dans une certaine mesure. Ce l’était quand ils se lâchaient, et ils se sont lâchés ça et là, presque lousses dans Poulailler’s Song, dans Le soleil donne, dans Le pouvoir des fleurs. Surtout Souchon, avec ses grands bras mobiles qui n’avaient pas de guitare électrique Rickenbacker 330 dans le chemin. Mais Voulzy est Voulzy, un perfectionniste qui aime ses musiques roulant au quart de tour, et les musiciens très pros du groupe d’accompagnement lui donnaient ce qu’il voulait, à savoir des versions qui ne bougeaient pas beaucoup de leur socle d’origine.

Vive les vrais duos !

C’était en cela impeccable, mais coincé aux entournures, et nous étions là d’abord et avant tout pour partager la complicité de Souchon le parolier et de Voulzy le compositeur. Et ces arrangements très placés, pour ne pas dire policés, constituaient des limites très étroites au carré de sable.

J’ai dix ans, avec la guitare de Voulzy (qui sait y faire) et les deux voix, devant le rideau, c’était parfait : exactement ce qu’on voulait. Eux deux. Et seulement eux deux, le plus possible. Ce n’est pas un hasard si le Souchon a retiré son veston et desserré sa cravate pour la portion acoustique : ça voulait dire qu’on allait sortir du cadre, allait jouer pour jouer. Et ça nous a donné Le rêve du pêcheur, une merveilleuse version toute en entrelacs d’harmonies, quasi Simon et Garfunkel dans la joliesse et les subtilités.

J’aurais adoré une heure de ça sur les deux du spectacle : qu’ils se jasent, nous refassent leurs belles à partir du riff de départ, les déconstruisent pour mieux les rebâtir, démontent la mécanique pour mieux faire sentir la magie du moment où ça se passe. La création, quoi. C’était sans doute trop demander. C’était quand même un peu, en cela, à la fois un fort bon spectacle et une occasion unique un peu loupée.

Il y avait, avouons-le, un cahier de charges, surtout du côté de Voulzy : fallait autant les chansons de son répertoire à lui que celles du répertoire de Souchon. Et même si les deux ont signé tout ensemble, ça créait une sorte de disproportion. Ça voulait dire un peu trop de Voulzy pas connu et pas toujours passionnant, et pas assez du Souchon connu et célébré. Ça voulait dire laisser de côté Quand je serai k.o., L’amour à la machine, Sous les jupes des filles, Le baiser, toutes écrites et composées par Alain Souchon.

Elles manquaient à Souchon, nous manquaient aussi. Certes les plus jolis airs de Voulzy méritaient d’être goûtés et l’étaient, Le coeur grenadine autant que Jeanne, mais on payait un prix. Retrouver Souchon seul pour l’extraordinaire Et si en plus y’a personne (la plus juste et belle chanson sur les religions jamais écrite), c’était mesurer la part de compromis que ce spectacle à deux parts égales commandait.

Bien sûr, quand Foule sentimentale est arrivée au rappel (chanson Souchon/Souchon, faut-il noter), ç’a été la grande joie. Et tout le monde a dûment suivi Voulzy (avec Souchon en léger retrait) dans le parcours rétro de sa Rockollection (avec sa queu-leu-leu d’extraits des Locomotion, A Hard Day’s Night et autres refrains saillants des sixties) : on se déhanchait à la grandeur du Wilfrid.

De ce spectacle franchement réussi, je garderai néanmoins l’impression que nous aurions pu avoir un accès plus privilégié à leur vie de création en commun, que nous aurions pu mieux comprendre ce qui lie ces deux artistes. L’efficacité a gagné, la machine était presque trop parfaitement huilée. Tant mieux pour ceux qui aiment les rendus sans faille. Mais quand même dommage, un petit peu, pour les amateurs de brèches. Et de récré.