Alain Souchon avec Laurent Voulzy: réunion sentimentale

Alain Souchon et Laurent Voulzy présenteront un concert à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, dimanche soir.
Photo: Philippe Abergel Alain Souchon et Laurent Voulzy présenteront un concert à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, dimanche soir.

« Alain est dans les embouteillages, est-ce qu’on peut décaler l’entrevue d’une demi-heure ? » demande le relationniste. Je le vois d’ici dans Paris et dans son véhicule, avec sa tête ébouriffée de Souchon, coincé mais pas courroucé, à peine un soupir, les frisettes dépassant de la fenêtre côté volant. Boulevard de Sébastopol, peut-être ? Une petite scène de film français.

Ça sonne à nouveau. « Allô, Sylvain Cormier, Le Devoir ? Bonjour, c’est Souchon… » Je dis à Souchon que pour les bouchons, si l’envie lui prenait de rouler à Montréal avant ou après son spectacle de dimanche avec Laurent Voulzy à Wilfrid-Pelletier en tête d’affiche des Francos, il serait servi. Cônes oranges, cours 101. « Je vais me laisser conduire, je crois… » Il se marre, en grand enfant de 72 ans qu’il est. « Ça fait un moment que je ne suis pas allé à Montréal. » Souvenir d’un spectacle au Spectrum, au temps de Foule sentimentale. C’était dans l’autre siècle. Remarquez, personne ne rajeunit, l’alliance Souchon-Voulzy a l’âge de leurs chansons, et la première, J’ai dix ans, a au moins quatre fois dix ans. Plus deux, ce qui fait 42 : c’était en 1974.

« Notre rencontre n’a pas été un grand coup du destin, vous savez. Une grande voix ne s’est pas élevée pour dire : vous ferez des chansons ensemble toute votre vie ! » Il rigole. « Ça s’est fait petit à petit. On a essayé. On était très différents, j’étais branché paroles, chanson française, lui rêvait de guitare électrique et des Beatles. Mais on a fait J’ai dix ans, et puis Bidon, ça collait. On s’est dit : “C’est drôle, chacun dans notre coin, nos chansons ne marchent pas, mais quand on les fait tous les deux ça marche très très bien !” Ça nous a fascinés. Et encore maintenant, je suis fasciné par sa façon, et lui par la mienne. C’est une fascination qui dure. »

Comme quoi il y a des coureurs de longue distance qui vont dans la même direction, toute une vie. La collaboration fructueuse est devenue une amitié à long terme. Cet album à deux qui les amène ici, leur tout premier, paru il y a deux ans, a été reçu comme une preuve de fidélité sans drame, après toutes ces années. « Oui, les gens ont vu que c’était possible, qu’on peut être amis dans la vie et dans la création et même sur scène, sans qu’il y ait de bagarre pour des histoires d’ego ou d’argent. Nous-mêmes, ça nous éblouit d’avoir cette amitié qui ne s’use pas du tout. »

Du plaisir d’aller sur le terrain de l’autre

C’est un album bien tendre qu’ils viennent finalement présenter ici, après une grande tournée en Europe francophone l’an dernier. « Là, derrière nos voix/Est-ce que l’on voit nos coeurs ? » chantent-ils en alternance, à l’unisson et en harmonie, dès le premier titre. L’album ressemble à l’un et à l’autre, et se conjugue au nous, c’est voulu. « C’était une espèce de challenge amusant de faire un disque ensemble. Ça ne nous démangeait pas, ça nous a pris, comme ça. L’exercice était de réunir nos deux façons de faire. Laurent compose différemment pour moi que pour lui-même, et moi c’est pareil pour les paroles. Là, on a été à la rencontre l’un de l’autre. Et on a eu du plaisir à partir dans de jolis coins de pays pour s’isoler et les créer [il y a des maquettes de ces sessions sur l’édition « deluxe » du disque]. Vraiment, ça s’est fait tout seul. »

Et le plaisir, vous pensez bien, n’en finit plus de se vivre sur la scène. « Il y a d’abord ce plaisir physique des deux voix ensemble, ça fait vibrer l’air d’une certaine manière. Et il y a le plaisir d’aller fureter dans les chansons de chaque répertoire. Il vient me rejoindre dans mes refrains, je me mêle des siens. Laurent joue de la guitare dans La ballade de Jim, par exemple. C’est d’autant agréable qu’on les a faites ensemble, ces chansons, après tout ! »

Il y a les gens, aussi, qui se rejoignent à travers eux. Arrivés à différents moments de ces longs parcours, il y a des fans de Laurent, il y a la foule sentimentale de Souchon, et il y a les amateurs de chanson française qui n’en reviennent pas de leur chance : eh ! une trentaine de titres, ça fait beaucoup d’airs familiers, du Coeur grenadine de l’un au Somerset Maugham de l’autre. Le bagad de Lann-Bihoué répond à Belle-Île-en-mer, Marie Galante, c’est infini. « Et les chansons de notre album à deux viennent lier tout ça. Bien sûr que notre amitié englobe toutes nos chansons, celles de mes disques et des siens, mais quand nous faisons les chansons de cet album commun, Derrière les mots, ou On était beau, qui est une toute petite chose très symbolique, c’est différent : on a mis notre amitié en musique. Et ça, c’est vraiment très, très agréable. » Promesse de Souchon : « L’amour et l’amitié, c’est ce qu’il y a de plus beau sur la Terre. » Ça fait même oublier les embouteillages. Et les cônes.
 

Alain Souchon et Laurent Voulzy à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA, dimanche 12 juin à 20 h