Renaud rempile, on ressort la pile

Eh! On s’en méfie, ces jours-ci, du Renaud!
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Eh! On s’en méfie, ces jours-ci, du Renaud!

Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées), que ça s’appelle en toute poésie : c’est la totale intégralement complète des billets commis par le Séchan chéri pour le journal satirique dans les années 1990, rééditant du coup les deux florilèges d’époque, Bille en tête (1994) et Envoyé spécial chez moi (1996), assortis d’une quinzaine de textes alors demeurés en plan comme des ronds de flan, on se demande bien pourquoi. Le recueil débarque pile-poil, sur les talons des santiags de notre héros revenu, à nouveau publié ces derniers mois dans Charlie sous la bannière « Renaud jette l’encre ».

À croire que c’est exprès, sciemment concerté dans la loge de la concierge chez Actes Sud. On subodore le complot. Eh ! C’est qu’on s’en méfie, ces jours-ci, du Renaud, comme si ce n’était pas assez d’être fiché chanteur énervant. « J’ai embrassé un flic », a-t-il osé chanter sur son nouvel album inespéré du printemps : dans l’enthousiasme solidaire de la grande marche pour « ceux de Charlie », ému par les « regards bienveillants » des quelques milliers de policiers, le crime de lèse-anarchie a été perpétré. Un bisou. Hou ! Renaud l’amolli ! a-t-on conspué.

Pas inintéressant, dans ce contexte, de comparer les plumes. Le Renaud pas-une-goutte-d’alcool, le ressuscité des morts, a-t-il changé de ton en 2016 ? Plus acérées, plus intransigeantes, les chroniques de l’autre siècle ? Dans « Y a d’la joie », chronique « oubliée », avouons qu’il y allait franco : « Pourquoi nous on ne casse jamais la tête à nos ennemis ? Pourquoi ces haineux, ces teigneux, ces tenants de l’ordre et de la morale se permettent-ils cette violence que nous nous refusons d’employer à leur encontre ? Parce qu’ils ont Dieu avec eux ? Penses-tu ! Parce qu’ils sont faibles. Un esprit faible (et sous un crâne rasé) ça donne souvent un tortionnaire. Je préfère nettement un esprit musclé dans un corps faible, ça donne un écrivain. »

Le 16 mars dernier, le même Renaud relatait une sympathique visite du collège Henri-Matisse, avec sa terrasse transformée en « merveille de jardin bio au coeur de Paris », en notant au passage la plaque à la mémoire des enfants « nés juifs, déportés vers les camps de la mort, puis assassinés par les nazis avec la collaboration du régime de Vichy ». Des plants de tomates qui poussent et la mémoire de tortionnaires : fût-il ravi de sa journée, Renaud a vu l’ennemi d’avant-hier comme s’il était devant lui. Dans la chronique d’après, « Des mots et des morts », à la suite des attentats à Bruxelles, il fustige les Belges « hooligans » qui « scandaient “étrangers, dehors !” et autres conneries d’un autre temps ». Conséquent, le bécoteux d’agent de la paix.

Mais c’est dans les tout petits sujets (qui disent les grandes choses, on le saura) que le Renaud du recueil et celui des nouvelles chroniques se font le plus naturellement risette. Scène de la vie de famille en janvier 1996 dans « Un petit coin de parapluie », où celui qui n’aime pas les parapluies et « préfère être trempé sous la pluie qu’humide sous une corolle de nylon » a fini par en acheter un pour abriter sa fille, s’en est trouvé « heureux pendant au moins cinq minutes », jusqu’à ce que sa femme lui « fasse remarquer qu’il ne pleuvait plus ».

C’est beaucoup le gaillard qui, vingt ans plus tard dans le Charlie survivant, énumère les animaux qu’il aime avec des tas de commentaires à la fois marrants et tranchants, à commencer « par les cétacés, baleines, narvals, orques, cachalots et autres dauphins ou marsouins que les Japonais déciment en toute impunité pour leurs vertus prétendument aphrodisiaques (moi, perso, ils me font bander aussi, mais pas à manger, juste à les regarder vivre — ou survivre) ». Sur le fond, sur la forme, on constate : Renaud n’a pas changé, à part la santé retrouvée. Renaud a renoué avec Renaud, voilà tout. Ça vaut bien un bisou.

Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées)

Renaud Séchan, Hélium/Actes Sud, France, 2016, 352 pages