Gainsbourg, la der des ders

Serge Gainsbourg en concert lors du Printemps de Bourges, le 3 avril 1986
Photo: Frank Perry Agence France-Presse Serge Gainsbourg en concert lors du Printemps de Bourges, le 3 avril 1986

Une fin. Vingt-cinq ans après le décès d’un artiste, fût-il aussi vénéré, influent, cultissime qu’un Serge Gainsbourg (parti rejoindre son dieu fumeur de havanes le 2 mars 1991), il y a comme qui dirait une péremption. Une der des ders, pour célébrer. Ça tient au chiffre : on a dûment souligné les dix ans, les vingt ans, on rempile forcément pour le quart de siècle. Mais ensuite ? On entre dans une autre ère d’éphémérides, celle de la peau de chagrin, inévitable raréfaction des proches et contemporains. Il y aura certes d’autres dates incontournables pour évoquer l’oeuvre et l’homme. Le centenaire de la naissance, en 2028. Les cinquante ans de la disparition, en 2041. Mais on sera de plain-pied dans l’Histoire.
 

Le gros bon sens parle : si le programmateur Laurent Saulnier voulait pour ses Francos une Jane Birkin chantant à nouveau « le meilleur de Gainsbourg » avec l’OSM, c’était maintenant. Et c’était le moment idoine pour convaincre un Arthur H d’interpréter intégralement l’album des albums du canon Gainsbourg, mythique Histoire de Melody Nelson, avec le même OSM dirigé par Simon Leclerc. « Un programme double comme ça, pour moi, c’est l’apothéose, considère Saulnier. Avoir Jane, Arthur, l’orchestre, la chorale et tout, réaliser ce fantasme absolu d’entendre Histoire de Melody Nelson à la Maison symphonique, je pense que c’est pas mal le bout, on ne peut plus rien faire après. »

Et « comme si c’était pas assez », ajoute un Laurent pas mécontent, il y aura « Gainsbourg gratis, dans la rue » : le spectacle du récent album-hommage de Stefie Shock, sur la grande scène extérieure : Chansons de Gainsbourg – Douze belles dans la peau. Le plus bel écrin, le plus vaste espace : on s’autorise tout pour l’adieu des adieux au beau Serge.

Photo: Pierre Andrieu Agence France-Presse Jane Birkin et Arthur H chantant Bashung, en 2009. Complices, ils se retrouveront cet été à Montréal dans un Gainsbourg symphonique en compagnie de l’Orchestre symphonique de Montréal.

En cela, beau symbole, il est certainement significatif qu’un Stefie, un Arthur s’y collent… finalement. Eux qui ont pendant longtemps, surtout à leurs débuts, joué plus que pianissimo les inévitables comparaisons avec l’homme à la tête de chou, rapport aux timbres enfumés et aux gueules assorties. « Je sais, c’était dans chaque papier », se souvient Arthur H en rigolant comme d’autres toussent. « J’aurais refusé une telle proposition après mes premiers albums. Déjà que je me façonnais une identité musicale propre par rapport à mon père [Jacques Higelin, faut-il rappeler], ça faisait beaucoup à porter. Maintenant, j’assume tout, y compris mon côté gainsbourrien. »

L’interdit a été levé en 2012 : Arthur s’est lancé lors du festival Europavox à Clermont-Ferrand, le temps de reprendre L’homme à la tête de chou, justement, dans une version orchestrale que l’on avait d’abord destinée à Bashung le regretté. « On me l’avait demandé avant Bashung, et j’avais alors dit non. Je ne me sentais pas encore prêt. Mais quand je l’ai fait, ça s’est bien passé, j’ai pu me glisser dans les mots de Gainsbourg et faire quelque chose qui marchait. Ça m’a libéré : je l’avais fait une fois, je pouvais le refaire. »

La « proposition malhonnête de Laurent Saulnier » n’était pas de celles que l’on refuse : « Je prends vraiment un plaisir inouï à plonger dans cette Histoire de Melody Nelson. Bien sûr, c’est se mettre à la place du commandeur, avec le risque effectivement qu’il y ait une machine qui vous coupe la tête. Un gros défi, surtout au niveau de la prise de son. Ce disque étincelant et magnifique n’a jamais été destiné à la scène. Il y a cet orchestre, cette rythmique, tout à l’avant-plan, et un mec qui chante tout doucement dans un micro qui capte très, très fort : c’est impossible en vrai. Ça ne peut pas marcher, quoi. » Il pouffe comme on s’étouffe. « Moi, je vais m’insérer là-dedans, avec mon phrasé, c’est tout, mais pour le sonorisateur, c’est de l’ordre du miracle. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Stefie Shock et Laurence Nerbonne monteront sur la grande scène extérieure pour offrir «Chansons de Gainsbourg – Douze belles dans la peau» avec onze autres interprètes.

Jane et Serge, à la vie à la mort

Jane Birkin ne pouvait pas non plus dire non à ce Gainsbourg symphonique, même si on pouvait présumer qu’après Gainsbourg, poète majeur, la « lecture à trois voix » présentée au FIL (Festival international de la littérature) en septembre 2015, la mission était accomplie. « Moi aussi, j’ai pensé ça, admet-elle volontiers. Mais j’ai toujours pensé aussi que ce serait plutôt très beau, ses chansons en philharmonique : j’ai toujours parlé des mots de Serge, mais il était aussi un très bon mélodiste. Très inspiré par la musique classique, il en avait utilisé beaucoup. Et mon ami Nabu [le pianiste Nabuyuki Nakajima] avait déjà fait toutes les orchestrations, et quand je les ai entendues, j’ai été ravie, alors j’ai dit oui, d’accord, encore une fois je vais chanter Serge. »

Ont-ils jamais été vraiment séparés, même s’il y eut rupture, d’autres couples et d’autres enfants après leur Charlotte ? « Il y a une chanson qui s’appelle Une chose entre autres [écrite pour elle en 1987]. Ça dit : “ Une chose entre autres/Que tu n’sais pas / Tu as eu plus qu’un autre / L’meilleur de moi. ” Je pense que j’ai eu le meilleur de Serge, et pas seulement mes 13 ans avec lui. On a réussi, grâce à lui, à continuer ensemble après, ce qui était assez compliqué pour Bambou et pour Jacques [Doillon]. Je me rends compte en relisant mes journaux intimes à quel point on ne s’est jamais quittés. Il venait tout le temps chez moi, se mettait au piano. Et on a continué ensemble même après sa mort. Le Casino de Paris, le Bataclan, toutes ces tournées, Arabesque... C’est une chance magnifique. C’est vraiment un cadeau qu’il m’a fait. On est demeurés amis jusqu’à la fin, c’est à cause de ça que je peux aller faire le philharmonique chez vous, 25 ans plus tard. Il aurait été ravi. »