Du pays du sourire levant

La réponse et le sourire sont venus après la pause et avaient pour initiatrice Minami Yoshida, une Japonaise de 17 ans.
Photo: Violon 2016 La réponse et le sourire sont venus après la pause et avaient pour initiatrice Minami Yoshida, une Japonaise de 17 ans.
C’est l’air morose que je déambulais à la pause après l’espèce d’audition pour un poste de première chaise de violoniste d’orchestre que nous avaient servie la Coréenne Song et le Franco-Russe Rudin. La question soulevée par un concours qui se respecte, tel celui de Montréal, est pourtant : « Qui aurions nous envie d’entendre en concert ? »

La réponse et le sourire sont venus après la pause et avaient pour initiatrice Minami Yoshida, une Japonaise de 17 ans. Assurément, l’histoire des 15 éditions du Concours musical international de Montréal est celle d’une compétition hautement respectée pour son esprit convivial, son professionnalisme et sa propension à faire émerger de très jeunes surdoués qui confirment en carrière ou dans des compétitions encore plus huppées. Comme je l’écrivais dans Le Devoir de lundi, Yossif Ivanov fut victorieux à 16 ans, en 2003 ; Benjamin Beilman, lauréat 2010, avait 18 ans et Stephen Waarts en avait 16 lorsqu’il fut classé second en 2013. Il en est allé de même au piano avec David Fray, Nareh Arghamanyan et Beatrice Rana.

Yoshida est, à mon avis, une petite coche en dessous de Beilman et Ivanov, mais elle a ce que les autres candidats n’avaient pas, lundi : l’exacerbation musicale ; la musique incarnée, coulant comme le sang coule dans les veines. Aussi, lorsqu’un petit décalage avec l’orchestre l’a déstabilisée pendant quelques secondes à la fin du 1er volet, j’ai eu comme un cri du cœur intérieur, priant le jury de ne surtout pas la pénaliser pour cela.

Sur le plan purement technique, Yoshida a bien d’autres qualités, notamment une corde de sol très sonore. La jeune fille, qui brise tous les codes attribués aux Asiatiques, par exemple une supposée placidité, en découd avec son concerto et nous passionne. Les phrases sont vécues et le chef Giancarlo Guerrero comme l’OSM semblaient très motivés de l’accompagner de manière optimale.

Je suis persuadé qu’il y a d’autres Yoshida, Waarts, Beilman ou Ivanov qui ne demandent qu’à être entendus et à éclore. Le problème des concours aujourd’hui est de les dénicher et de leur donner voix au chapitre, face à la nouvelle confrérie des « professionnels des concours », qui tirent parti et revenus de la multiplication exponentielle des compétitions musicales. Ils sont aguerris à tout et toujours assez impeccables pour qu’on ne puisse rien leur reprocher, passant ainsi entre toutes les mailles du filet. Comment dénicher et prôner la fragilité et le risque face aux Robocop de l’archet, qui, au final, ne gagneront jamais rien d’autre que leur fameuse chaise dans un grand orchestre, mais qui, par leur supposée « perfection », empêchent les jurys de prendre des risques et de donner la chance à de vrais artistes de se développer et de s’épanouir au fil d’une compétition. On ne peut tellement rien leur reprocher, que je ne reprocherai rien à Mademoiselle Ji Won Song.

Par contre, Fedor Rudin, quel numéro ! Tant qu’à avoir faux, autant avoir tout faux ! D’abord le concerto : le 1er de Wieniawski. Malheur ! La pulsion irrésistible de choisir une daube absconse de violoniste pour violonistes devrait mener l’artiste à s’élever un peu l’esprit et se tourner vers le 1er ou 2e Concerto de Paganini, plutôt que d’infliger ce « machin » au bon peuple.

Pire. Stratégiquement, le choix même de l’œuvre montre que Rudin a encore bien des choses à apprendre. Pour édifier celui qui se veut professionnel (et dont le professeur siège au jury !), mettons le doigt sur une chose que n’importe quel béotien peut comprendre. Une finale de concours, c’est en tout et pour tout une heure de répétition avec orchestre par candidat. Qui pourrait donc trouver lumineuse l’idée de débarquer avec un concerto que l’orchestre n’a jamais joué, le chef sans doute jamais dirigé et dans lequel personne n’a de repères ? C’est le flop assuré. C’est bien la raison pour laquelle on n’entend jamais le concerto de Britten – pourtant génial, lui — dans une compétition : il est bien trop délicat à mettre en place.

Et maintenant le bouquet des bouquets : Rudin n’a strictement rien à dire dans cette œuvre ! Dans la Prière (2e mouvement), Wieniawski demande un « gros son ». En termes moins choisis, le compositeur aurait pu écrire : « soliste, beurre moi ça épais sur la corde de sol » ! Et pourtant, quelle pauvre petite chose est sortie de cette corde de sol-là ! Dans le premier volet, on voit des crescendo aboutissant à un fortissimo noté appassionato. Débusquer la passion dans l’eau tiède m’a été trop difficile. Par contre, du gratte corde sur le talon, Rudin nous en a servi au prorata des demandes de Wieniawski. Mais, bon Dieu, qu’il avait donc l’air de prendre la place de quelqu’un d’autre…

Deuxième soirée mardi. Pour l’heure, Yoshida tient la corde et la probabilité pour que le lauréat gagne avec Sibelius (deux candidats jouent ce concerto, mardi) est grande.