Karina Gauvin et Marie-Nicole Lemieux à la conquête de Paris

La chanteuse Marie-Nicole Lemieux
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La chanteuse Marie-Nicole Lemieux

Semaine importante pour nos vedettes lyriques dans la capitale française. Nos deux chanteuses les plus en vue, Karina Gauvin et Marie-Nicole Lemieux, seront en vedette lors du Festival du Palazzetto Bru Zane à Paris, du 3 au 9 juin.

Ce sera le jour J dans moins d’une semaine pour Karina Gauvin. La soprano québécoise s’attaquera vendredi à un mythe de la littérature lyrique, Olympie (1819) de Gaspare Spontini, pour l’ouverture du festival au Théâtre des Champs-Élysées.

L’événement est de taille pour la chanteuse. Comme le confiait au Devoir, en juin dernier, Richard Martet, directeur de la rédaction d’Opéra magazine à Paris : « C’est un gros test ; un rôle que quasiment personne au monde ne peut faire. Karina Gauvin a exactement le poids de la tragédienne lyrique qui convient. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La chanteuse Karina Gauvin

Contrairement à Marie-Nicole Lemieux qui a définitivement accédé au rang de star lyrique en France, la portée du talent de Karina Gauvin n’était, jusqu’à très récemment, pas encore reconnue à sa pleine valeur. « Le monde avait une vision baroque de Karina Gauvin. Là, on passe à autre chose », nous disait M. Martet.

Le Devoir sera là pour vérifier si la France lyrique s’engage dans une « gauvinmania », à l’instar de la « lemieuxmania » dont nous serons les témoins le 6 juin lors d’un récital de mélodies françaises très attendu au Théâtre des Bouffes du Nord et reprenant largement le programme présenté par la contralto à Montréal le 19 avril dernier.

Spontini, un maillon capital

La présentation de l’Olympie de Spontini est un événement au-delà du cas particulier de son interprète vedette, qui partagera notamment la scène avec Kate Aldrich et Charles Castronovo sous la direction de Jérémie Rhorer. Ce sera en effet la création de la nouvelle édition critique de l’oeuvre pilotée par la Fondation Pergolesi Spontini en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane. Les équipes du Palazetto sont à l’oeuvre dès le début de la semaine, à la Philharmonie de Paris, pour enregistrer l’oeuvre en vue d’une parution dans la luxueuse collection « Ediciones Singulares ».

Selon Berlioz, Gaspare Spontini (1774-1851) fut, après Gluck, le plus grand génie de la musique française ouvrant la voie au siècle romantique. Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Centre de musique romantique française du Palazzetto Bru Zane, interrogé par Le Devoir, ne dit pas autre chose : « Olympie est un ouvrage incontournable de la musique française. » D’ailleurs, « avant Guillaume Tell de Rossini [1829] et La muette de Portici d’Auber [1828], les grands jalons sont les trois opéras français de Spontini : La vestale, Fernand Cortez, Olympie. Berlioz aussi bien que Spontini considéraient Olympie comme l’oeuvre la plus aboutie, et lorsqu’on entre dans la partition, on le comprend, car Olympie va bien plus loin que La vestale ou Fernand Cortez au niveau musical. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La chanteuse Marie-Nicole Lemieux

Trop sanguinaire

Spontini, qui avait fait ses classes et ses premières armes à Naples, Venise, Palerme, Florence et Paris, s’était installé à Paris en 1802, devenant « compositeur officiel de l’Empire ». Il parvint à préserver sa position lors de la restauration de la royauté et sera même naturalisé Français, avant d’accepter l’offre de Guillaume III de devenir directeur général de la musique à Berlin.

Olympie suit ce parcours franco-germanique. L’échec parisien de l’opéra à Paris en 1819 contribua au départ de Spontini de la capitale. De fait, comme le résume M. Dratwicki, « Olympie a eu une première version, parisienne, avec un 3e acte totalement différent de celui que nous allons donner. Mal reçu à Paris, Olympie a eu un nouveau 3e acte lors de sa reprise à l’Opéra de Berlin en 1824. C’est ce 3e acte, traduit en français lors de la reprise de l’oeuvre en 1826, qui sera donné vendredi ».

De la version princeps de 1819, tout a été perdu, sauf le texte. Alexandre Dratwicki s’en désole : « À en juger par le livret, à la fin le ciel s’ouvrait, l’orage éclatait et les deux femmes se poignardaient. On imagine ce que ç’a dû être, mais à l’époque on avait trouvé cela trop horrible ! » Deux siècles plus tard, le temps aurait sans doute donné raison à Spontini.

Alexandre Dratwicki pose au passage un regard pertinent sur les conventions bienséantes imposées à l’époque : « Pour notre monde actuel, blasé par les films d’action, le 3e acte réécrit se termine un peu trop bien. De nos jours, contrairement à l’époque — et c’est vrai aussi dans d’autres opéras, par exemple de Saint-Saëns —, les fins tragiques ou horribles accrocheraient bien davantage le public que ces renversements subits qui permettent aux oiseaux de gazouiller et ces fins heureuses auxquelles on ne croit pas et qui vont parfois jusqu’à détruire, en 10 minutes de ballet en do majeur, deux heures de progression dramatique ! »

Cette considération dramatique fait partie intégrante du travail des chercheurs du Centre de musique romantique française, qui traquent, par exemple au sein des oeuvres musicales, les ballets inhérents à l’oeuvre et ceux ajoutés superficiellement sur commande pour complaire à tel ou tel danseur de l’époque. « Nous y parvenons par exemple en scrutant les correspondances entre les compositeurs et les directeurs des opéras, s’amuse M. Dratwicki. Je travaille ces temps-ci sur le ballet du Tribut de Zamora de Gounod. Le ballet selon Gounod comporte trois numéros, alors que le ballet voulu par le maître de ballet en comptait 17, avant de revenir à 12 à la création. Quand nous présenterons cette oeuvre, nous le ferons avec le ballet originalement pensé par Gounod. »

L’édition critique d’Olympie qui sera créé vendredi a été réalisée par Federico Agostinelli, spécialiste de Spontini. Il a été épaulé par le Palazzetto Bru Zane, notamment dans la relecture du texte et des indications en français. On espère que notre soprano nationale y brillera.