Le dimanche est d’hommages

Frederic Rzewski, Richard Teitelbaum et Alvin Curran du Musica Elettronica Viva en avaient encore beaucoup à nous apprendre sur le plan politique et musical.
Photo: Martin Morissette Frederic Rzewski, Richard Teitelbaum et Alvin Curran du Musica Elettronica Viva en avaient encore beaucoup à nous apprendre sur le plan politique et musical.

Alors que la planète tournait autour des hommages rendus à Ken Loach et Xavier Dolan, le Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV) décernait dimanche les siens à deux phares de la musique expérimentale, l’Association for the Advancement of Creative musicians (AACM) avec George Lewis et le Musica Elettronica Viva.

Auteur d’une biographie absolue sur l’AACM cinquantenaire depuis l’an dernier, A Power Stronger Than Itself, le prodigieux tromboniste George Lewis est venu livrer deux parties de la série Impromptus, inspirée par le sculpteur et peintre américain Alexander Calder. Il a commencé dans un français impeccable à faire le « ménage ici » en redistribuant ses nombreuses instructions sur les lutrins avec une bonhomie contagieuse. En nous souhaitant « bonne route », lui et ses musiciens ont commencé en douceur à s’activer. Influencés par le maître du mobile et du stabile Calder, ils se déplaçaient sans cesse sur scène pour aligner leurs forces respectives avec certaines percussions.

Le colosse aux mains fines Tyshawn Sorey était de retour, laissant derrière ses deux performances remarquées au marathon de John Zorn. Aiyun Huang s’est imposée aussi aux percussions, cherchant l’équilibre dans ce monde musical où les femmes ne sont pas légion. Thurman Barker et Eli Fountain n’étaient pas en reste, alors que Lewis recréait toutes sortes de bruits avec son trombone démonté. N’a-t-on pas entendu les sons d’un bébé, regardant le mobile au-dessus de son berceau? Sans être révolutionnaire, Impromptus a rendu son hommage aux percussions en présentant une vision devenue classique de l’équilibre… et du déséquilibre.

La dialectique de Cardew

Dans une conférence de presse minimaliste samedi après-midi, Richard Teitelbaum et Alvin Curran du Musica Elettronica Viva (MEV) nous sont apparu à la fois affreusement pessimistes et ultra-militants. De Bernie Sanders aux étudiants en musique, les comparses qui s’étaient réunis à Rome en 1966 afin de créer un groupe d’improvisation acoustique et électronique parlent de cette épique période comme des « moments révolutionnaires révolus ». Les deux se remémorent des moments de création divins, avec leur ami Frederic Rzewski, qui a entre autres composé le fameux The People United Will Never Be Defeated au piano. Des lieux semblaient receler une puissance jamais retrouvée, à savoir les usines désaffectées ou encore les prisons à sécurité maximale où le MEV a joué à plusieurs reprises.

C’est avec en tête leur citation de la veille de Cornelius Cardew, « le pessimisme est un outil pour la classe dirigeante », que nous avons abordé le trio réuni sur la scène d’un grand petit festival dans une noirceur à faire peur. Que peuvent donc des hommes de 77 ans pour nous ramener vers les lumières? Ils ont prouvé qu’ils étaient encore capables de beaucoup. En se fermant les yeux, on aurait cru entendre un ensemble de jeunes gens fougueux, entre les tirades hip-hop, mix vocaux et touches incandescentes.

Richard Teitelbaum excelle devant l’ordinateur, nous entraînant parfois dans le tambour d’une machine à laver, tantôt dans l’espace, parfois dans le public d’un show télévisé. Le piano mélancolique et la voix touchante de Frederic Rzewski nous transportent à la fois en Autriche en 1940 et un siècle plus tard… dans l’ère Alvin Curran, avec ses touches de claviers hallucinantes et sa corne animale.

Morceaux choisis

Dimanche après-midi, deux performances jetaient des tentures sur le soleil qui cuit dehors. Victoriaville est passé de la neige en début de semaine à la canicule… retour à la belle froideur avec le Soft Revolvers de Myriam Bleau et Field de Martin Messier. Bleau hypnotise tant par sa danse magnifique qu’en agitant ses toupies sonores projetées sur un écran. Messier surjoue peut-être un peu sur scène, mais il offre un tableau électrisant en créant en direct son oeuvre à partir des champs électromagnétiques ambiants.

En début de soirée, Laniakea est venu faire vibrer les âmes. La sensuelle basse électrique du surpuissant Massimo Pupillo vient toucher aux tréfonds tandis que le violon et le violoncelle de Jessica Moss et Peggy Lee nous tirent vers le haut. La voix de Daniel O’Sullivan, imbibée de magie éthérée, nargue pour notre part le propos sous-jacent. Nous avons eu l’impression que les moteurs étaient allumés pour le départ, mais qu’on ne s’est envolé tout à fait. D’autres ont été transportés.

Ainsi va le FIMAV, un des rares festivals où l’on peut tout voir, car les scènes ne sont pas démultipliées comme ailleurs. Cela incite à tout voir et à tout partager entre les concerts, avec des passionnés de musiques intelligentes tous azimuts, des musiciens aux journalistes en passant par les programmateurs de festival et des amoureux des genres depuis 32 ans. Le directeur général et artistique, Michel Levasseur, invitait le public à profiter du FIMAV 2016 pour briser l’isolement destructeur de nos vies atomisées. Ce qui fut fait, en saluant les autres jusqu’à la prochaine grand-messe des génies d’avant-garde l’an prochain.

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