La tempête Zorn

L’ineffable Sylvie Courvoisier et Mark Feldman au violon ont ouvert le bal des «Bagatelles» de John Zorn, vendredi soir, au Colisée de Victoriaville.
Photo: Martin Morissette L’ineffable Sylvie Courvoisier et Mark Feldman au violon ont ouvert le bal des «Bagatelles» de John Zorn, vendredi soir, au Colisée de Victoriaville.

« Ne courez pas trop vite, buvez beaucoup. » Le directeur général et artistique du Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV), Michel Levasseur, avait beau nous mettre en garde samedi soir, la tempête Zorn nous est furieusement passée sur le corps avec son marathon de neuf prestations.

Lui ? Pas une goutte de sueur, des sourires pour ses musiciens et le public rassasié, célébrant la musique en concert plus que jamais. « Personne n’est en train d’écouter ça sur la planète en ce moment ! » disait-il après avoir chassé du devant de la scène le photographe officiel du festival. « Je ne veux personne entre les musiciens et le public ! », a renchéri le compositeur new-yorkais en prétextant que tout le monde se fout de ce que la presse va en dire. Tant pis, John, l’art appelle l’art, et nous devons y revenir.

Événement unique et magique que ces Bagatelles donc, auquel se sont pressés les fidèles de l’oeuvre zornesque, ainsi que quelques égarés qui sont instantanément devenus de nouveaux admirateurs.

Après un hommage bien senti de Levasseur au percussionniste brésilien « Naná » Vasconcelos, décédé le 9 mars dernier, Sylvie Courvoisier et Mark Feldman s’exécutèrent intensément. Courvoisier pioche sur son clavier en étalant plus que jamais son talent. Feldman conquiert autant dans les mouvements lents et mélancoliques que ceux plus klezmers où il en arrache même les poils de son archet.

« Trigger warnings »

« Je ne pouvais pas trouver de noms pour les 300 compositions que j’ai faites en trois mois en 2015, alors j’ai appelé ça “Bagatelles” ». S’il en est un de nom à retenir, c’est bien celui du trio Trigger. Force d’attaque incroyable, précision chirurgicale dans l’exécution de l’oeuvre, ces très jeunes musiciens nous ont offert un coup de 2x4 derrière la tête, sous l’oeil ravi de Zorn. Alors que Simon Hanes manie rageusement la basse, Will Greene triture sa guitare pendant qu’Aaron Edgcomb nous achève à la batterie. De cette énergie de la jeunesse, pour la première fois sur une grande scène, nous entendrons fort probablement parler dans les années qui viennent.

Entre Bagatelles 1 et 2, notez le patient travail de l’accordeur de piano, qui vient de voir passer la merveilleuse Kris Davis et qui se prépare pour l’étonnant Craig Taborn. Débarquent ensuite dans un duo assemblé pour Bagatelles Julian Lage et Gyan Riley. Dans un plaisir contagieux, les deux guitaristes s’exécutent par un fingerpicking singulier et étonnant. Ils sont en parfait accord avec la foule heureuse, qui en aurait voulu davantage.

De l’enfer aux anges

Pour casser la baraque plutôt que l’ambiance, le trio John Medeski est venu très sérieusement nous faire grâce de quelques pièces. David Fiuczynski ponctuait l’ensemble de sa guitare lourde et agile à la fois. Calvin Weston à la batterie soufflait le chaud et le froid avec une puissance hors du commun pendant que Medeski organisait son orgue comme lui seul sait le faire. Dans un swing métal à faire déchausser John Zorn, le trio s’est exécuté dans des pièces qui ne nous et ne leur semblaient pas inconnues.

C’est dans Bagatelles 3 que cette intuition s’est davantage confirmée, avec notamment le quartet de Mary Halvorson. Réglée comme du papier à musique, la guitariste de talent est allée jouer dans les cordes sensibles au « Masada Book ». Miles Okazaki semblait possédé par sa guitare et Drew Gress de même avec sa contrebasse.

L’ouragan

Pour une première au FIMAV, c’en était toute une ! Le pianiste Uri Caine est venu déchaîner ses ardeurs sur un piano qui se targuait d’en prendre. À ses côtés, un John Medeski non moins acharné sur son orgue, dont la force était décuplée depuis son trio. Les deux se comprenaient à merveille, avec Zorn nonchalant sur le côté qui savait qu’il pouvait laisser filer ses vieux loups. On quitte le duo en espérant que Levasseur ait pu glisser quelques mots à Caine : « Reviens, on est pas sorteux ! »

Comme finale, quoi de mieux qu’un « surintendant des enfers semant la dissipation et terreur » ? Asmodeus, du nom probable de ce « Book of Angels », sorti en 2007, réunissait Marc Ribot, Trevor Dunn et Calvin Weston, remplacé ici par l’exceptionnel Tyshawn Sorey à la batterie. John Zorn les a rejoints sur scène, dirigeant les explosions nucléaires de Dunn et les riffs surpuissants du timide et toujours génial Ribot.

Rassurantes dans leur style bien zornesque, les Bagatelles présentées à Victoriaville constituent ni plus ni moins qu’une invitation formidable à aller voir ce qui se passe dans ce repère de New York fondé par John Zorn en 2005, The Stone. L’esprit de camaraderie qui s’y est développée et qui a rejailli sur le public de Victoriaville démontre quel terreau artistique Zorn a le génie de cultiver. Son altruisme pour le public et les musiciens toujours bien agencés est un cadeau précieux à chérir jusqu’à ce que la magie opère de nouveau… en chair et en os.

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Notre journaliste couvre le FIMAV jusqu’à dimanche soir.


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