L’ange et le puma amoureux

Le chef d'orchestre argentin, Leonardo García Alarcón
Photo: Jacques Verrees Le chef d'orchestre argentin, Leonardo García Alarcón

Dilemme rare, mais heureux : trouver des mots pour décrire l’indicible. Alors, allons-y en circonscrivant le moment.

Par bonheur Le Devoir a aboli le palmarès des meilleurs concerts de l’année, car, même en considérant la Fantastique de Jacques Lacombe et la Titan de Vasily Petrenko, 2016 serait un casse-tête, entre le retour de Bernard Labadie, la 7e de Chostakovitch par l’Orchestre de la Radio bavaroise et le miracle de samedi soir, premier concert en Amérique du Nord de l’Argentin Leonardo García Alarcón et première association, donc, avec les Violons du Roy.

La question que l’on se pose forcément dans une salle face à une telle prestation est « que suis-je en train de vivre et qu’est-ce qui explique le miracle ? » Concert de l’année ? Au final, oui, car à l’interrogation « quel concert aurais-je envie de revivre plus que tout ? » la réponse ne souffre aucune ambiguïté : celui de Leonardo García Alarcón et des Violons du Roy !

Une considération simple justifie cette certitude : combien de fois, non pas dans une année, mais dans une vie de mélomane, avons-nous l’occasion d’assister en salle à un concert dont la parution en CD pulvériserait l’entière discographie des oeuvres interprétées ? À cette aune, je me souviens ainsi de Francesca da Rimini (Tchaïkovski) et le Poème de l’extase (Scriabine) par Evgueni Svetlanov, de la Rapsodie espagnole de Ravel sculptée par Celibidache, de la 9e de Schubert à Berlin avec Gunter Wand (qui fut publiée par RCA) et, à Montréal, de la Pathétique de Gergiev avec l’OSM, du 3e Concerto de Rachmaninov de Matsuev et Gergiev et du 1er Livre de Préludes de Debussy par Radu Lupu.

Qui plus est, Les Violons du Roy nous auront amené les deux voix les plus fascinantes de la saison 2015-2016 : Lydia Teuscher et Joëlle Harvey. La première nous avait transportés dans Mozart, mais dans un registre « humain », tangible. Joëlle Harvey, elle, a carrément l’air de débouler d’une autre planète. Elle sort d’où, cette voix d’ange ? La technique et le contrôle du souffle sont dignes de Diana Damrau ; le timbre d’une pureté, d’une justesse et d’une homogénéité extraordinaires. Et ce que Harvey fait de cet instrument est bouleversant. Il y avait dans Il delirio amoroso, des tenues infinies sur un filet de voix tout comme des incantations (« Tirsi, ah Tirsi, ah ! crudele ») d’une intensité émotionnelle à peine supportable. J’en suis encore bouleversé.

Leonardo García Alarcón, qui présente intelligemment, et avec grande sensibilité, les oeuvres qu’il dirige (et, retournant nos bravos, s’est même fendu, en français, d’une dithyrambe sur le Québec), a fait monter la soprano sur scène pendant qu’il dirigeait l’introduction de la cantate : il a établi un contact visuel avec elle, allant cueillir son âme pour faire exploser son art. J’ai rarement vu telle prouesse musicale, y compris dans les accompagnements des récitatifs, dans lesquels García Alarcón faisait se jeter l’orchestre. Dans la cantate, comme dans Water Music, les couleurs obtenues par le chef notamment en association avec le luthiste Sylvain Bergeron, furent inouïes, au sens propre.

La Water Music a montré quelle emprise ce chef pouvait avoir sur un orchestre. La précision est très grande, l’imagination débridée, dans l’articulation, les tempos et les nuances, mais avec une souplesse féline que n’a pas à ce point Bernard Labadie, tendu comme un arc dans sa quête de perfection. García Alarcón bondit comme un puma, et la musique avec.

Rien n’était crispé dans cette Water Music. La seule tension pouvait venir de l’urgence qu’avait le chef de passer d’un mouvement à l’autre, au point de pousser les instrumentistes à leurs limites. Avec Leonardo García Alarcón ce n’est pas parce que les cuivres jouent que la nuance doit être fortissimo ; avec Leonardo García Alarcón l’auditeur est toujours en éveil devant l’imagination et l’évidence de ce qu’il est en train de vivre.

Dans ce miracle de subtilité et d’invention, il faudrait citer tous les musiciens (cuivres impeccables !), mais un évident coup de chapeau particulier va au violoniste Alexander Read, qui remplace temporairement Pascale Giguère avec brio sans baisse de niveau ou de contrôle de l’ensemble.

Au fil des 22 étapes de cette Water Music j’ai fini par comprendre ce qui se passait. Leonardo García Alarcón est le plus grand « jouisseur musical » vu à l’oeuvre, possiblement depuis, et à l’égal de, Charles Munch. Il dirige, se jette sur son clavecin, dessine des courbes dans les airs, entraînant un groupe de musiciens surdoués à donner leur maximum dans la joie. Ce n’est pas un concert ; c’est une bacchanale.

Indicible, vraiment ? Non. Il suffit de comprendre une chose aussi simple qu’inédite : sur scène, Leonardo García Alarcón fait l’amour à la musique. Et, en la matière, il est un maître étalon !

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 mai 2016 11 h 13

    Il faudrait lire :

    Joélle Harvey

    et non

    Joëlle Harvey

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 mai 2016 11 h 16

    Quel concert ! Oui, Mme Joélle Harvey a été merveilleuse.

    À noter : M. García Alarcón n'a pas prononcé un seul mot en anglais. Il peut revenir quand il veut.