La planète Victo

Le guitariste norvégien Kim Myhr était venu présenter une œuvre de 50 minutes avec ses acolytes du Quatuor Bozzini.
Photo: Martin Morissette Le guitariste norvégien Kim Myhr était venu présenter une œuvre de 50 minutes avec ses acolytes du Quatuor Bozzini.

«On fait l’histoire»! Les mots du directeur général et artistique du Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV), Michel Levasseur, résonnaient pour la première fois sur la scène de la toute nouvelle salle de spectacles Carré 150, nichée au coeur de la ville. L’événement de quatre jours débutait en force jeudi soir et promettait d’en mettre plein les oreilles aux curieux d’ici et d’ailleurs.

Les pionniers

Au tour du Quatuor Bozzini et à Kim Myhr de baptiser le festival sur cette scène pour la première fois. L’ensemble qui travaille « extrêmement fort », pour citer Levasseur, commençait par ouvrir des portes sur l’infini avec une sélection des Microexercices du compositeur américain Christian Wolff. Ces pièces, qui ne comportent pas plus de 100 notes chacun, sont plus que des balbutiements. Avec les cordes frottées comme des peaux à tanner, les percussions très complexes s’y illustraient sous l’oeil bienfaiteur du guitariste Kim Myhr.

Ce dernier nous offrait par la suite une composition de près de 50 minutes qui ne porte toujours pas de nom, mais qui s’appuie sur la poésie magnifique de Caroline Bergvall. Les violons patients répètent sans relâche le même tempo et se mutent en basses dans un son divin. Dans une cacophonie travaillée puissamment par le créatif Ingar Zach, l’œuvre mute par moments vers une transe techno. Things disappear appuie la merveilleuse chanteuse, Erika Angell, qui entre dans la poésie de Bergvall, les paumes tournées vers le ciel, comme un ange passe. Et le tout se termine, trop rapidement, sur ces paroles bénies: «Keep The Flame Burning».

L’archer

Pour garder la flamme, impossible de renier ses premiers amours. « Il n’était pas question de laisser le Colisée, de s’exclamer Michel Levasseur sur ladite scène. On a signé cinq ans avec la Ville, et le Colisée était dans le contrat ! » Nous voilà donc assise entourée des oeuvres sublimes de Louis-Philippe Côté prête à entendre Julie Tippetts et le Martin Archer Ensemble dans cette bonne vieille salle que nous fréquentons depuis plus d’une décennie.

Même si le concert n’était pas à la hauteur de nos attentes, l’ensemble nous a donné quelques bons moments. Entre le jazz plus classique et les élans épiques, Martin Archer se détache du groupe par son intensité et ses qualités de direction. Aux sax, aux jappements et à la presque danse, sa personnalité donne du piment à un ensemble plutôt hétéroclite. La voix de Tippetts offre une palette impressionnante des basses aux aigus, mais elle s’arrange par moments trop bien ou trop mal avec le groupe. Laura Cole au piano, au clavier et à la voix s’illustre davantage. Dans un français impeccable, la musicienne nous a introduit un morceau d’improvisation en nous expliquant « qu’ils venaient tous de là, de l’impro, et qu’il fallait absolument qu’ils nous en offrent un peu ». Le groupe nous a finalement offert la pièce Stalking the Vision, qui nous laissait sur ces paroles: « What is wrong with the conclusion ? »

Protérozoïque

C’est que la première soirée du FIMAV n’allait pas se terminer sur cette note. Un homme-animal allait se pointer avec son acolyte de feu pour nous charrier des sons magistraux. Bienvenue à l’ère des Suisses Andreas Schaerer et Lucas Niggli ! Avec un début à la Precursor d’Amon Tobin, Schaerer dévore le micro, le tord pour en faire ressortir des sons incroyables. Physiquement impliqué, il découpe l’air sur scène pour faire chanter le moindre grain de poussière devant nos yeux ébahis.

Niggli n’est pas en reste, notamment lorsqu’il s’agit de délaisser la batterie qu’il manie à merveille pour créer une ambiance sonore avec ses mains seulement. Entre l’inspiration et l’expiration, à la fois moine franciscain et chantre « crust », le nouvel amoureux du son de la langue québécoise improvise merveilleusement et crée une dynamique contagieuse. Une incroyable surprise de minuit qui indique, malgré la fatigue de ceux qui venaient de sortir de l’avion et de l’autobus, qu’on est bel et bien débarqué sur la planète Victo !

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Notre journaliste couvre le FIMAV jusqu’à dimanche soir. Lisez entre autres les comptes-rendus des concerts de Tanya Tagaq et du «Bagatelles» Marathon de John Zorn sur ledevoir.com