Spectacles - Tryo contre la machine

Douze fois Tryo en quatorze jours, ça fait combien? Ça fait beaucoup de guitares acoustiques vigoureusement grattées, d'injustices dénoncées, de belles amitiés renouvelées. Et tout un voyage de grains de sable.

Quand les gars de Tryo arrivent à l'appartement, j'ai encore Thomas Fersen au bout du fil, en entrevue pour le site Internet de RFI. «C'est Tryo qui débarque», lui dis-je. Il s'enthousiasme. À l'évidence, ce sont des copains: «Passe-moi Mali... » C'est Guizmo qui prend la ligne, faute de Mali. Des quatre zigotos de Tryo, j'en ai deux: Guizmo, l'un des guitaristes-chanteurs du trio d'origine, et le percussionniste franco-chilien Daniel Bravo. Un autre journal reçoit sans doute Christophe Mali et Manu Eveno au même moment. Loto de la promo.

Guizmo est tout content de causer à Fersen. Ils se donnent l'un l'autre des nouvelles de leur progéniture (le premier a un fils, le second une fille), puis Guizmo invite Fersen au Cabaret Sauvage, petite salle parisienne où le groupe s'installera au retour du Québec. Pour l'heure, Tryo succède à Fersen et à Arthur H chez nous. Impossible de ne pas noter ces passages à la chaîne de chouchous locaux de la chanson française pas bête: une telle affluence hors des FrancoFolies confine à l'exceptionnel et témoigne du dynamisme des tourneurs. Le public est certainement au rendez-vous: non seulement le spectacle de ce soir au Club Soda est-il présenté comme les quatre suivants à guichets fermés, mais une véritable petite tournée suivra, passant par Trois-Rivières, Chicoutimi, Gatineau et Québec, pour s'achever par une supplémentaire au Medley le 25 février. Douze spectacles en tout.

«On en est à notre septième visite, précise Guizmo. Le Québec, on commence à connaître.» Daniel renchérit: «On est vraiment attachés à vous.» À n'en pas douter: le groupe tourne même des clips à Montréal. Celui de la chanson Sortez les (salutaire volée de flèches à l'endroit des médias, sur l'air de «Sortez les / Sortez les / Sortez les poubelles») se passe au parc Lafontaine. Il y aura une suite, promet Guizmo. «On a la chance de pouvoir venir en petit comité, et on ne pèse pas trop lourd. Ça permet des choses. Au début, on a fait les cégeps et de belles petites salles comme Le Potin à Chicoutimi. C'est notre manière: on n'arrive pas avec la grosse machine. On vient voir les gens, c'est tout.»

La manière Tryo

Formé au début des années 90 dans la banlieue parisienne de Fresnes, d'abord soutenu par la MJC locale (Maison des jeunes et de la culture), le groupe n'a jamais trahi ses valeurs de départ: aujourd'hui comme hier, l'exigence d'honnêteté, la volonté d'engagement, la démocratie au quotidien et les exhalations de bonne énergie caractérisent Tryo. Malgré les 900 000 exemplaires de leurs trois albums vendus à ce jour, malgré les quelque mille scènes arpentées un peu partout (jusqu'au Soudan, et merde au régime dictatorial), malgré le succès et ses miroitements. Guizmo se fait lyrique: «Ça peut ressembler à une grande théorie gauchiste, mais j'y crois: on a besoin du garagiste, du postier, de l'enseignant. Moi, sous prétexte que j'ai pris deux mètres en deux heures de concert et que je suis sur un piédestal, je ne suis jamais plus important que le garagiste qui répare le camion avec lequel on doit aller à la prochaine date.» Ceux qui ont assisté une fois à la formidable fête qu'est un spectacle de Tryo le savent: les gaillards font tout pour réduire l'aura de la vedette. Guizmo: «On est du genre à aller dans la salle voir la première partie, et puis y retourner après le concert.» Daniel: «On a besoin de contact direct.»

La musique est pareillement accessible. Stratégie simple: vlan les guitares et les percussions dans le ventre. Si Tryo a évolué depuis l'étiquette «reggae acoustik» des premiers disques, variant avantageusement les rythmes sur le récent Grain de sable, la force de frappe est la même. Daniel le jure: «On a encore la rage au coeur.» Attendez qu'ils vous chantent G8, leur chanson antimondialisation: «J'ai, j'ai, j'ai, j'ai huit lascars qui m'saôulent, huit lascars qui m'saôulent / J'ai, j'ai, j'ai envie d'en parler.» Attendez qu'ils... «Drrrrinng!» Le cellulaire de Guizmo retentit. «C'est l'heure où mon fils se couche... » Guizmo lui parle. Fin de l'entrevue, retour à la vraie vie. On peut s'appeler Guizmo et aimer son fils plus que le showbiz, Dieu merci.