John Zorn, un musicien parmi peu d’autres

Le musicien autodidacte abolit depuis longtemps les frontières qui se dressent entre le jazz, le klezmer et le hardcore.
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse Le musicien autodidacte abolit depuis longtemps les frontières qui se dressent entre le jazz, le klezmer et le hardcore.

Démultipliez les catégories musicales autant que vous le voudrez, jamais vous n’arriverez à faire entrer John Zorn dans l’une de ces cases. Le compositeur expérimental, aussi saxophoniste, clarinettiste, producteur et arrangeur, revient au cocon victoriavillois pour une soirée-marathon de neuf prestations. Le New-Yorkais appelle ça des «Bagatelles». Parions qu’il flirtera plutôt avec la haute voltige. Encore une fois.

Le coeur fait un peu d’arythmie au moment de recevoir les courriels du virtuose avant-gardiste admiré par plusieurs, mais snobé par une poignée de détracteurs. Dans l’un d’eux, l’insomniaque infatigable, allergique aux entrevues classiques, répond aux questions du Devoir comme s’il composait quelques partitions : peu de mots, mais tous incisifs et parfaitement calibrés, en majuscules. Dans l’autre, il décrit longuement les compositions regroupées dans The Bagatelles, dont le nom réfère à la fois à sa définition d’une « courte composition sans prétention » et à la vision d’un orfèvre de la musique atonale, le compositeur et chef d’orchestre autrichien Anton Webern (1883-1945), qui composa Six bagatelles pour quatuor à cordes.

Initié à la musique classique par sa mère, Zorn dit s’inspirer des plus singuliers architectes pour composer. Ses Bagatelles puisent notamment dans la mystique d’Alexandre Scriabine et son langage musical atypique. Les oeuvres composées de mars à mai 2015, « plus atones que pour The Masada Book », prennent plutôt « racine dans Nova Express, Dreamachines (inspirés par les romans de William Burroughs), On Leaves of Grass (qui puise dans la poésie de Walt Whitman), Simulacrum, The True Discoveries of Witches and Demons et The Painted Bird ».

À l’occasion de son 60e anniversaire de naissance, en juillet 2013, Zorn avouait à ceux qui l’ignoraient encore maintenir une discipline très stricte loin de toute distraction (les médias comme les humains) afin de garder son régime fulgurant de création, à savoir près de 200 disques en carrière. « C’est tout un art d’arriver à écrire quelques portées qui inspireront et inciteront un musicien à jouer à son meilleur », explique Zorn en parlant des 300 compositions écrites en trois mois pour The Bagatelles. « J’arrive à condenser certaines compositions en 10 ou 12 phrases, c’est ce que j’avais fait pour le Masada Book, et le résultat est très réussi et assez excitant. »

Mais ne s’improvise pas exécutant de l’oeuvre zornesque qui veut. « J’ai écrit Bagatelles pour [ceux] qui sont familiarisés avec un des aspects de la longue tradition d’improvisation jazz, le head arrangement, c’est-à-dire jouer la mélodie, faire des solos imbriqués et rejouer la mélodie à la fin. » Comme ce sont des artistes « créatifs » qui ont un « langage personnalisé développé avec leur instrument », le compositeur les « rassemble » à sa guise en leur proposant de choisir 8 à 10 morceaux du « livre » de Bagatelles.

Zorn insiste pendant la performance pour que l’improvisation soit tirée autant que possible de son scénario de base, de ses compositions. « Elles sont comme des tremplins ou des rampes de lancement pour l’improvisation, raconte-t-il. Mais elles sont destinées à inspirer et à libérer, et non à étouffer et à arrêter. Je veux ouvrir des portes, pas les fermer ! »

La planète Zorn

C’est ainsi que le surdoué récolte en quelque sorte ce qu’il sème. Avant que cela devienne la norme, John Zorn a créé son propre label en 1995, Tzadik, ainsi qu’un petit club de musique expérimentale de l’East Village à New York, The Stone. Dans ce lieu sans but lucratif — les profits sont remis entièrement aux musiciens —, il rassemble les meilleurs interprètes dès midi le dimanche et affine leurs arrangements et leurs improvisations de sorte qu’une performance soit possible dès 15 h le jour même.

Son rôle de compositeur s’exprime jusque dans la combinaison des personnes, qui donne parfois des ensembles étonnants. Zorn se félicite ainsi d’avoir réuni avec succès Erik Friedlander avec Mike Nicolas et Mark Feldman avec Chris Otto. Son « cercle intérieur » s’étant composé durant des décennies des mêmes musiciens surdoués — Marc Ribot, Joey Baron, John Medeski, Jamie Saft, Greg Cohen, Trevor Dunn, Cyro Baptista et Iku Mori —, John Zorn avoue avoir l’avoir élargi pour ses Bagatelles. « C’était une petite révolution que de travailler avec de nombreux nouveaux musiciens avec qui je n’avais jamais eu la chance de travailler avant ! Nous avons tous beaucoup appris durant ce processus. »

Le musicien autodidacte abolit depuis longtemps les frontières qui se dressent entre le jazz, le klezmer (Masada) et le hardcore (il fonde en 1988 Naked City et en 1991 Painkiller). Personnalité à la fois secrète et singulière par son langage musical éclectique, l’homme aux tsitsith (petites franges à accrocher aux châles juifs) sur t-shirt et pantalons de camouflage chérit depuis des années le Festival international de musique actuelle de Victoriaville. Tout comme la vision de son directeur général et artistique, Michel Levasseur.

Alors qu’il n’y a aucun projet de disque en vue pour The Bagatelles (pour le moment), Michel Levasseur a demandé à Zorn de rameuter ses musiciens pour offrir ses morceaux de choix en première (en dehors de la Grosse Pomme, où elles sont nées). Aux oreilles ravies de réentendre Zorn et ses complices, Sylvie Courvoisier, Mark Fieldman, John Medeski et Marc Ribot, s’ajoutera le plaisir de découvrir des nouveaux venus comme Kirs Davis, Julian Lage et le trio Trigger. Le fulgurant pianiste Uri Caine fera aussi une première apparition au festival.


Quelques «bagatelles» de Zorn

Extraits de nos échanges avec le compositeur américain, en majuscules, s’il vous plaît.

Dans quel état étiez-vous pour la composition de «Bagatelles» ?

INSPIRÉ

Parlez-moi du concept d’émancipation, suivant une certaine forme d’interaction entre le judaïsme et la révolution ?

LE PLUS IMPORTANT POUR UN ARTISTE EST LA LIBERTÉ.

Quelles sont vos convictions théoriques dans et en dehors de votre travail ?

VÉRITÉ, BEAUTÉ, CATHARSIS.

Comment voyez-vous votre rôle en tant que compositeur, par rapport aux personnes qui les jouent ?

LA MUSIQUE APPARTIENT À CEUX QUI LA JOUENT.

L'oreille tendue

Érick D’Orion, commissaire aux installations sonores, offre cette année de « jouer avec l’expérience de l’écoute, qu’elle soit trafiquée, amplifiée ou remise en contexte ». Survol des installations sonores du FIMAV.

Études vidéographiques pour instruments à cordes, Nathalie Bujold, Québec

Détournement, Phil Allard, Québec

Silo, Audiotopie, Québec, Italie, France

Les écouteurs, Catherine Béchard/Sabin Hudon, Québec

Listening through a small plastic box, Adam Basanta, Canada

Pirouette et Message past future, Adam Basanta, Canada

En attendant Bárarbunga, François Quévillon, Québec

John Zorn « Bagatelles »

Marathon en première canadienne au Festival international de musique actuelle de Victoriaville, au Colisée Desjardins, samedi 21 mai, dès 20 h.