Il y a 40 ans, les Beatles au Ed Sullivan Show - Comme si vous y étiez

Paul, Ringo, John et George.
Photo: Paul, Ringo, John et George.

Deux remarquables parutions en DVD composent un portrait plus que jamais fidèle et détaillé de l'événement-clé de l'histoire du rock.

C'était aujourd'hui, il y a 40 ans. Paul qui lance All My Loving, les trois autres qui démarrent avant qu'il ait fini «Close your eyes...». Les filles qui hurlent comme un Boeing et mouillent comme le Niagara, les gars qui veulent tous s'acheter une guitare électrique comme celles de John, Paul et George, ou taper sur une Ludwig comme Ringo. Les parents bouche bée. Les Beatles au Ed Sullivan Show. La fameuse première fois. Pas les Beatles pour la première fois à la télé nord-américaine: ça c'était quelques mois plus tôt, quand Jack Paar (le premier roi du talk-show, récemment décédé) avait montré par simple curiosité un bout de film du groupe en Angleterre. Précisons donc: la première fois qui compte. Le 9 février 1964, l'Amérique entière voit les Beatles à l'émission de variétés de cet ancien chroniqueur de théâtre qu'était Sullivan. Soixante-treize millions, qu'ils étaient.

En étiez-vous? J'avais, moi, trois ans à peine, et je sais que mes parents regardaient Ed Sullivan le dimanche soir, alors s'il y a souvenir, ça tient du subconscient. Chose certaine, je faisais le bonheur de mon grand-papa Louis quelques mois plus tard, en imitant les p'tits pas de côté de Tony Roman dans Doo Wha Diddy Diddy, ce qui ne serait pas arrivé sans les Beatles. Pouvez-vous imaginer tout ce qui n'aurait pas eu lieu sans les Beatles? Peut-on encore mesurer cet impact? Nous reste-t-il quelque chose de la saveur de ce moment-là?

Oui. Plus que jamais, grâce à la prolifération du DVD et ses extraordinaires extras. Ainsi obtenons-nous pour l'anniversaire deux parutions à la fois essentielles et complémentaires: la réédition très, très enrichie du documentaire-vérité des frères Maysles, The First U.S. Visit (Apple/Capitol-EMI), et l'intégrale des Ed Sullivan de 1964 et 1965 avec les Beatles, le bien-nommé The Four Complete Historic Ed Sullivan Shows Featuring The Beatles (SOFA/Goodtimes).

Le documentaire d'Albert et David Maysles, tel qu'il se donna à voir au monde sous sa forme première, dès 1964, était un court-métrage en 16 mm intitulé What's Happening! The Beatles In The U.S.A.. En quelque 30 minutes de beau noir et blanc en lumière naturelle, on assistait à l'invasion des Beatles du point de vue de la proverbiale mouche sur le mur. Accès total, proximité absolue: les Maysles travaillaient de l'intérieur, avec la pleine coopération des «boys» (comme disait l'imprésario Brian Epstein). Interaction dans les chambres d'hôtel, les limos et les wagons du train New York-Washington, réaction des fans jusque dans les foyers (on voit une famille regarder le Ed Sullivan, merveilleuse séquence), frénésie médiatique, on a tout. Et on a encore plus tout depuis le DVD, qui reprend non seulement la version incroyablement augmentée — de 30 à 83 minutes! — de la vidéocassette parue en 1991 sous le titre The First U.S. Visit, mais un «making of» du documentaire, offrant une cinquantaine d'autres minutes, avec un lot absolument fascinant de chutes. Foi de fada des Beatles, je n'avais pas vu autant de piétage inédit des Beatles depuis l'Anthology.

Le visionnement des émissions complètes n'est pas moins éclairant: pour la première fois, on a les Beatles en contexte, parmi les autres invités. Il faut voir, dans le Ed Sullivan Show du 9 février, le pauvre couple de comédiens McCall & Brill se planter monstrueusement, l'auditoire virant hystérique à l'approche du deuxième segment des Beatles. On constate aussi le vertigineux écart qui séparait les générations: entre l'entertainment pour adultes d'une Mitzi Gaynor, les imitations de vieilles vedettes du cinéma par Frank Gorshin (le futur «Riddler» de Batman!) et le pot-pourri de comédies musicales de Tessie O'Shea, les Beatles étaient plus que rafraîchissants. C'est Alfred Maysles qui le dit le mieux: «On aurait dit des êtres débarqués d'une autre planète...» Cette autre planète, 40 ans plus tard, nous l'habitons.