Concerts classiques - Une performance scolaire

La formule de la série de concerts des Jeunesses musicales du Canada (JMC) Musique sur un plateau connaît un franc succès. Les concerts durent environ 90 minutes, sans entracte, et on entend des jeunes (et moins jeunes) interprètes se frotter au dur métier de la tournée. Samedi soir, on recevait, dans une salle pleine, Ian Parker. Précédé d'une belle réputation, il défendait un programme original et assez costaud — tout en s'avérant assez séducteur.

Si le pianiste se montre présentateur assez à l'aise, il en va autrement quand il se met au clavier. Tout le récital tient davantage d'une prestation scolaire que d'une manifestation artistique. Les accrocs abondent, le pianiste éprouve des trous de mémoire — bien gommés, certes, mais sensibles — et laisse souvent tomber des notes. Voilà pour la technique.

Pour la musique, disons qu'on a eu droit à des lectures assez primaires. La sonate de Clementi qui ouvre la soirée ne fera pas croire qu'on puisse trouver quelque intérêt que ce soit dans cette pièce (difficile de parler d'oeuvre ici); musique de pianiste qui varie de l'«ordinaire» Haydn ou Mozart d'échauffement, il faut y mettre une imagination différente pour que les indications con espressione ou patetico prennent un sens. Sinon, comme samedi, cela reste très quelconque.

La pièce d'Alexina Louie a elle aussi souffert de l'indifférence du pianiste devant la partition. On le sent bousculé, ravi de montrer tous les effets spéciaux dont la compositrice use fort à propos, sans leur insuffler quoi que ce soit de poétique. Si le geste n'a pas de direction, si sa sonorité n'appelle pas un ailleurs parallèle à son utilisation, les choses restent terriblement vaines et froides.

Le Scherzo de Chopin, comme les deux transcriptions de lieder de Schubert faites par Liszt, participe de la même indifférence au climat et à la qualité de la sonorité. Ian Parker se fait pianiste, terriblement pianiste: des notes, des notes et encore des notes, pas toujours précises, quelques effets, mais guère de nuances, dans tous les sens du terme. Comme toujours, cela commence assez bien, mais vite on déchante tant on attend désespérément un peu de vie. Tout concentré sur le faire de ses traits difficiles, octaves ou arpèges, Parker oublie qu'ils doivent bien servir à quelque chose et que, dans les lieder de Schubert, plus que des effets pianistiques, il y a aussi un poème, donc un sens extérieur à la musique qu'il faut bien représenter. De cela aucune trace; Gretchen am Sprinrade (Marguerite au rouet) se contente de deux montées assez curieusement avortées et Auf dem Wasser zu singen n'est rien d'autre qu'amplification d'octaves selon la technique transcendante.

Alors, quand arrive la Sonate de Liszt, on craint le pire, surtout que le pianiste la présente non pas comme une sonate, mais comme une fantaisie — pour lui une oeuvre où l'on reprend des mélodies diverses sans trop d'organisation. Le pianiste fossoyeur de l'artiste, voilà le canevas.

On le comprend, Parker se fait augure de son propre malheur en leurrant ainsi un public fort bien disposé à son égard. Alors oui, on entend un ramassis de quelques mélodies, mais jamais de travail thématique. Souvent même, il gomme les thèmes au profit de la virtuosité. S'il maîtrisait celle-ci, il y aurait peut-être un peu d'excitation, mais trop souvent on craint — avec raison — et cette insécurité qu'il communique raidit son jeu. Pas de souffle, pas de passion; pas davantage de tendresse ou d'élan. Une Sonate à oublier ainsi faite et on souhaite à Ian Parker de mieux mûrir les partitions, de se mettre à les interpréter plutôt que de les jouer, autrement dit de faire de la musique plutôt que de jouer du piano en bon élève.