Quand Rufus Wainwright fait sonner les sonnets

Rufus Wainwright a commencé à explorer les sonnets de Shakespeare il y a plus de 14 ans.
Photo: Jemal Countess / Getty Images / Agence France-Presse Rufus Wainwright a commencé à explorer les sonnets de Shakespeare il y a plus de 14 ans.

On parle de défi relevé, de pari tenu, on loue l’audace, on n’en revient pas de l’originalité de la proposition. On se pâme un peu dans les premiers papiers parus de par le monde à propos de Take All my Loves : 9 Shakespeare Sonnets, le nouvel album de Rufus Wainwright, où notre prince de Saint-Sauveur a tout naturellement marié des musiques à lui aux musiques des mots de William. Non pas le deuxième prétendant au trône de la Couronne d’Angleterre. L’autre Bill britiche, le fameux des fameux. Shakespeare. Celui qui est mort il y a quatre siècles tout juste (c’est exprès, le disque paraît en même temps que l’anniversaire).

À ne pas confondre non plus avec William Shatner, d’autant que l’ancien capitaine Kirk est du nombre des participants à ce voyage à travers le continuum espace-temps, parmi d’autres récitants célèbres (Helena Bonham Carter, Siân Phillips, la princesse Leia… euh, Carrie Fisher) et des chanteuses pas inconnues non plus (la soprano allemande Anna Prohaska, la vedette pop Florence Welch, et soeurette Martha Wainwright parce que sans Martha, c’est moins la joie). Shatner, inimitable, donne le Sonnet 129 à sa manière emphatique et demie, comme s’il s’apprêtait à affronter les Romulans. C’est exprès aussi : Rufus s’amuse, et tout est permis.

Que Rufus fasse sonner les sonnets ? C’est pas tellement ça qui surprend que la découverte même desdits sonnets, à savoir que Shakespeare a fait autre chose que du théâtre — je ne dois pas être le seul shakespearien sommaire dans la salle. Rufus connaît évidemment tout William depuis l’adolescence, ça allait avec le voyage quand on visitait papa Loudon, alors Londonien d’adoption, n’est-il pas ? L’amour pour le Shakespeare poète n’étonne pas plus que sa fixation pour Judy Garland : il rééditera d’ailleurs au festival Luminato à Toronto en juin l’intégrale du légendaire spectacle Judy ! Judy ! Judy !, retour triomphal de la chanteuse à Carnegie Hall en 1961.

Toutes ces musiques en lui

Rien n’est hors de portée pour Rufus, à tel point qu’il s’agit moins de relever des défis et payer d’audace que d’être simplement lui-même. Dans toute sa complexité assumée. « Cet enregistrement est le mariage divin entre mes amours, la musique classique et la musique pop », résume-t-il dans la présentation de l’album. On écoutera les deux versions de la pièce A Woman’s Face (Sonnet 20), l’opératique par Anna Prohaska et la BBC Symphony Orchestra, et la tendrement pop par Rufus, ses musiciens et une section de cordes : la distance pour lui n’est pas grande, comprend-on, ces mondes se parlent puisqu’ils cohabitent dans le sien.

Résultat, ça fonctionne : les rimes riches de Shakespeare, les délicates mélodies, les récitatifs, les arrangements les plus épurés et les plus luxuriants. On est chez Rufus. Plus de 14 ans ont mené à ce moment, notre artiste a de la suite dans les idées même s’il les a foisonnantes : ça commence par le premier sonnet mis en musique pour le regretté Michael Kamen en 2002, ça prend de l’ampleur dans les productions du Berliner Ensemble et de l’Orchestre symphonique de San Francisco en 2009 et 2010, et ça rejoint le public pop avec les premières moutures de For Shame (Sonnet 10), When Most I Wink (Sonnet 43), ainsi qu’A Woman’s Face (Sonnet 20), dévoilées sur l’album Songs for Lulu en 2010.

Six ans plus tard, ça donne un disque en soi. Sorte de rêve exaucé, histoire d’amour enfin consommée. Rufus n’en est pas à une passion près. Il annonce déjà un nouvel album pop, et un deuxième opéra, dans la foulée de Prima Donna : cette fois, c’est l’empereur Hadrien qui s’y collera. Et un jour, promet-il à gauche et à droite, on aura de lui un disque en français. Et un autre de western, rien de moins. Même ça, ce ne serait pas un défi : on l’entend déjà d’ici. Shakespeare, Hank Williams, même combat : l’amour tragique est partout. Et partout bon à chanter.


Rufus Wainwright - A Woman's Face Reprise (Sonnet 20)

Take All my Loves. 9 Shakespeare Sonnets

Rufus Wainwright, Deutsche Grammophon, Universal