L’homme en mauve s’éclipse

Le géant de la pop, lors d’un passage au Centre Molson, au tournant des années 2000. Prince a donné deux spectacles à Montréal en mars.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le géant de la pop, lors d’un passage au Centre Molson, au tournant des années 2000. Prince a donné deux spectacles à Montréal en mars.

Formidablement funk. Superbement pop. Le groove rivé à ses guitares. Un génie de la scène, du look, de la démesure. Sorte d’artiste total, seul et unique dans sa galaxie — mauve, évidemment. Mais tout cela doit désormais s’écrire au passé : Prince est mort subitement jeudi, à l’âge de 57 ans.

Les circonstances de son décès demeuraient opaques en soirée. Mais selon différentes sources, Prince aurait été soigné pour une surdose la semaine dernière.

Chanteur, guitariste, multi-instrumentiste, compositeur, danseur, producteur, acteur, réalisateur, icône de la mode et quoi encore, Prince quitte la scène avec l’aura d’un géant — malgré ce petit mètre soixante qu’il surélevait de talons hauts et savait vêtir de mille flamboyances.

Il s’éclipse en laissant derrière lui une influence presque inégalée dans l’univers pop, soulignait jeudi le magazine spécialisé Pitchfork en évoquant tout ce que son oeuvre fut en « diversité, popularité et innovation ». À mettre tout près de David Bowie, avec qui il partageait la passion de l’expérimentation créative (et une certaine propension à l’androgynie). Ou encore Michael Jackson, à qui il disputa le titre de roi de la pop dans les années 1980.

L’annonce de son décès a pris tout le monde par surprise. L’artiste était en plein coeur d’une tournée qui le présentait en piano solo (il s’était arrêté à Montréal il y a un mois) et où il paraissait en parfaite santé. Les premières informations diffusées jeudi laissaient entendre que Prince avait été hospitalisé la semaine dernière pour une grippe. Mais le site TMZ — qui a le premier annoncé le décès de l’artiste — a fait part en soirée des informations liant sa mort à une overdose, le tout demeurant à confirmer.

Son agente a simplement confirmé en mi-journée que « le légendaire interprète Prince Roger Nelson est mort dans sa résidence de Paisley Park », près de Minneapolis, sa ville d’origine.

Domination

Paisley Park était en fait bien plus qu’une résidence : lieu de création, d’enregistrement et de spectacle, ce complexe porte le nom d’un succès de Prince du milieu des années 80.

Des succès, Prince en a produit à la chaîne au fil d’une carrière lancée en 1978 avec l’album For You, sur lequel il jouait de 27 instruments… Premier hit en 1979 (I Wanna Be Your Lover), bientôt suivi d’une série de bombes contenues sur les albums 1999 (qui date de 1982) et surtout Purple Rain — trame sonore oscarisée pour le film du même nom, en 1984. Désormais superstar, Prince régna en maître sur les années 80.

« Il était partout, et tout le temps, se souvient Laurent Saulnier, vice-président à la programmation au Festival international de jazz de Montréal. Si ce n’était pas lui qu’on entendait, c’était un artiste qu’il avait produit ou un autre pour qui il avait écrit — comme Nothing Compares 2 U[immense succès de Sinéad O’Connor en 1989] », ou encore la trame sonore du premier film Batman. Les sources divergent, mais on estime qu’il aurait vendu près de 100 millions de disques (pour une quarantaine d’albums). Il collectionna dans la foulée Grammy et MTV Music Video Awards.

M. Saulnier évoque un « artiste d’exception, littéralement. C’était un virtuose du studio, mais aussi un showman absolument incroyable. Quand il est arrivé, tout le monde le comparait à James Brown, et c’était exactement ça. » Tous les albums de cet hyperactif n’auront pas été des chefs-d’oeuvre — loin de là —, mais Prince n’a jamais cessé d’être « absolument pertinent sur scène », dit l’ancien chroniqueur musical.

Électrique

Prince s’est produit à plusieurs reprises à Montréal. Retenons pour mémoire ses spectacles nocturnes présentés au Métropolis en juin 2011. Souvenirs incandescents d’une expérience monumentale (« Il était au sommet de sa forme », se rappelle M. Saulnier). Quatre heures de prestation sans une seconde de répit rythmique, des improvisations bouillantes, des riffs imparables. « Is this the funkiest band in the world ? Am I in the funkiest city ? [Est-ce le band le plus funky du monde ? Suis-je dans la ville la plus funky ?] », avait lancé le chanteur à une foule survoltée. Du Prince pur jus.

Plus largement, son succès s’appuyait sur une série d’éléments intrinsèquement liés : paroles à forte teneur sexuelle ; rythmique irrésistible ; présence scénique électrique ; solos de guitare exubérants et précis (très « Hendrix » dans son éloquence et par cette relation fusionnelle à l’instrument). Prince puisait à tout, s’inspirait de tout : rock, R&B, soul, funk, disco, jazz, pop…

Inclassable, donc. Et très indépendant, aussi. Il s’est ainsi farouchement battu pour garder le contrôle de son oeuvre et de sa destinée. Au milieu des années 1990, Prince s’était lancé dans une guerre contre son label Warner, durant laquelle il adopta un nouveau nom imprononçable (sorte de hiéroglyphe — le fameux « love symbol ») et dont il émergea avec une totale autonomie contractuelle et artistique.

Autre singularité : ce visionnaire a entretenu jusqu’à la fin une relation conflictuelle avec Internet et les changements apportés aux modèles de consommation et de diffusion de la musique. Il a notamment exercé une vigilance serrée pour bloquer toute diffusion non autorisée d’extraits de spectacles sur YouTube. En 2014, il était plus ou moins « disparu » d’Internet en fermant tous ses comptes de réseaux sociaux et sites.

N’empêche : jeudi, ils ont été des milliers à exprimer leur peine par ces mêmes réseaux. Sur Facebook, le président américain, Barack Obama, a souligné que « peu d’artistes ont influencé le son et la trajectoire de la musique de façon plus marquée que lui ». Sur Twitter, Mick Jagger a parlé d’un musicien « unique et révolutionnaire, au talent sans limites » ; Madonna pleurait un « visionnaire » ; les hommages ont ainsi plu… tout en teintes de mauve, évidemment.

Rival de Michael Jackson

Prince a souvent été présenté dans les années 80 comme le grand rival de l’autre star de la pop mondiale, Michael Jackson, une version plus sauvage du « Roi de la pop ». Une concurrence qui a sans doute nourri leur créativité.

 

« Prince était sur le même créneau et touchait un large public. Michael n’aimait pas ça », explique l’écrivain et cinéaste Nelson George dans le documentaire de Philip Priestley Doctor Prince et Mister Jackson (2008). « Michael Jackson était l’insider, le pur produit d’une tradition musicale, et Prince, l’outsider, le gosse de Minneapolis où à peine 5 % de la population est afro-américaine, celui qui voulait percer. Il était peut-être plus libre », ajoute-t-il.

 

« Prince était le méchant ! » résume dans ce documentaire Jellybean Johnson, un ami d’enfance du génie du funk. Nées la même année (1958), les deux superstars se sont connues et jaugées, chacune recluse plus tard dans son domaine, Prince à Paisley Park (Minnesota) et Jackson dans son ranch de Neverland (Californie).

 

En 1982, Prince obtient son premier grand succès avec l’album 1999. Quelques semaines après, Michael Jackson dépasse tous les records de ventes dans le monde avec Thriller. Lorsqu’ils montent tous deux sur scène lors d’un concert de James Brown, en 1983, ils s’évitent soigneusement.

 

Prince devra attendre la sortie de son film Purple Rain, en 1984, pour se comparer à Michael Jackson. Le lutin de Minneapolis y affirme son style plus rock, plus sauvage. Cultivant l’idée d’une rivalité, Prince refusera ensuite de travailler avec Michael Jackson. Il refuse d’abord d’enregistrer la chanson caritative We Are the World avec les plus grandes stars de la pop américaine. Il décline ensuite l’offre de Jackson qui l’invite à jouer dans son clip Bad, en 1987.

 

Les deux bêtes de scène avaient surtout des images opposées. Dans une décennie où l’ambiguïté sexuelle dominait l’univers de la pop, « Michael s’était façonné une image enfantine », note Nelson George, d’où est né son surnom, « Bambi ». Prince, adepte des textes explicites, « au contraire, était très sexuel. Il cultivait une sensualité très féminine ».

 

Michael Jackson est mort le 25 juin 2009, à l’âge de 50 ans.

 

Prince en dix albums

Musicien de génie, artiste caméléon et prolifique, Prince a produit des dizaines d’albums jusqu’à son décès jeudi à 57 ans. Le chanteur américain conservait en outre une vaste collection d’enregistrements jamais diffusés dans sa propriété de Paisley Park, dans son Minneapolis natal. Voici certains de ses albums les plus marquants, par ordre chronologique :

 

1) For You. 1978. Premier album de Prince, sorti quand il avait 20 ans.

 

2) Prince. 1979. Avec son premier tube, I Wanna Be Your Lover.

 

3) Dirty Mind. 1980. Avec Prince posant en slip sur la pochette, cet album a confirmé l’ascension du musicien vers les sommets de la célébrité.

 

4) 1999. 1982. La chanson éponyme est devenue l’hymne des fêtes du passage à l’an 2000 partout dans le monde.

 

5) Purple Rain. 1984. Composé au départ pour la bande originale d’un film du même titre, cet album a depuis été adoubé comme l’un des meilleurs disques pop de tous les temps.

 

6) Parade. 1986. Avec l’un de ses plus grands tubes, Kiss.

 

7) Sign o’the Times. 1987. Véritable bande-son des années 1980, Prince a démontré avec cet album la palette de ses inspirations musicales, piochant dans une variété infinie de sons.

 

8) Lovesexy. 1988. Le chanteur avait fait polémique en posant nu sur la pochette de cet album, où figure le classique Alphabet St.

 

9) 3121. 2006. Avec son 31e album, Prince était entré directement à la première place des classements, pour la première fois depuis son disque Batman sorti en 1989, signant ainsi un retour triomphal.

 

10) Plectrumelectrum. 2014. Enregistré avec les trois musiciennes de 3rdeyegirl, cet album résonne encore une fois de la soif d’expérimentation et d’innovation du chanteur.