Départ «Tokyo», destination la vie

Ingrid St-Pierre
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ingrid St-Pierre

Ça démarre comme l’album Tokyo. Délicat piano, tout aussi délicates percussions de son compagnon Liu-Kong Ha. Des néons s’allument, ça dit : on va faire comme si on était à Tokyo. Là où Polo a été conçu, tombé du ciel tel un Tokyo Jelly Bean. Là d’où vient l’album, finalement. Et ce spectacle, par conséquent. Ingrid St-Pierre est très conséquente.

« Je m’en viens pour présenter les chansons de mon troisième album », annonce-t-elle, précisant que cet album-là est « encore plus autobiographique » que les autres. On s’en doutait un peu. Le « 63 rue Léman » est bel et bien la maison que le couple a acheté, et qui portait « dans le papier peint » les traces de la famille qui y avait vécu pendant des décennies. Et Polo est né en même temps que l’album : tout se tient.

En ce jeudi soir de première montréalaise à La Tulipe, on retrouve Ingrid là où elle en est dans sa vie, à peine lestée du bagage de chansons des deux albums précédents : elle porte tout sans lourdeur dans son terrain de jeu d’aujourd’hui, Les Ex, Desjardins, Feu de Bengale. Mieux, les chansons virevoltent autour d’elle, on les jurerait tirées par les cordes de la contrebasse, du violoncelle, de la harpe, sorte de petit théâtre de marionnettes prenant vie.

Son petit théâtre personnel

La chanteuse est elle-même plus théâtrale qu’avant, se mettant en scène en alter ego méchante dans La dentellière. Dans son vaste pantalon blanc, on a l’impression qu’elle s’est donnée la permission d’être plus que jamais une raconteuse de vies, une portraitiste de la narration chansonnière : Fanfreluche de la chanson. Plus elle vieillit, plus elle incarne ce qu’elle a été, ce qu’elle est, ce qu’elle sera : la fillette, l’amante, la compagne, la mère, la vieille dame.

Il faut l’entendre décrire avec force détails un « vieux dépanneur » avec des « cartes postales laides », ces cartes qu’elle « libère » comme celle des Loups pastels : on voit tout ce qu’elle dit, Ingrid a l'art de l’image juste qui n’est pas seulement une habileté, un savoir-faire de douée, mais tient un peu de la magie des mots parfaitement choisis. Ça brille comme les néons sur la scène, ces mots parfaits.

Tout est juste, y compris le ton pour dire l’enfant perdu dans Monoplace, souligné par une magnifique orchestration tout en émotions modulées, du presque rien au trop-plein, du piano-voix au plein groupe, cordes-batterie-cuivre. Nommons ces musiciens qui sont ses extensions naturelles : outre Liu-Kong Ha, il y a Mathieu Désy, Benoît Rocheleau, Camille Paquette-Roy, Éveline Grégoire-Rousseau. Si le piano-voix est son plancher, sa maison de musique est bien habitée.

Avec eux, ou seule avec son piano, le propos est idéalement servi, goût exquis. Qu’il s’agisse de l’histoire « d’une vieille agoraphobe » dans Les aéronefs, de la mort du grand-père évoquée dans « une chanson sans paroles » intitulée Lucie, du retour à Ficelles la chanson de sa grand-mère en perte de mémoire, ses fictions et ses fragments d’autobiographie se rencontrent et se touchent dans la même vérité d’expression. C’est ça, Ingrid St-Pierre : la capacité infinie de créer du beau en disant le vrai. Qualité plus rare qu’il n’y paraît.