Rednext Level: du rap pour la classe moyenne

Rednext Level, c’est Ogden et Maybe Watson, aussi membres de l’influent collectif Alaclair Ensemble.
Photo: Annik MH de CArufel Le Devoir Rednext Level, c’est Ogden et Maybe Watson, aussi membres de l’influent collectif Alaclair Ensemble.

Les rappeurs québécois doivent « ajuster leurs rêves », assurent Ogden, alias Robert Nelson, et Maybe Watson, dit Produit Laitier. À quoi donc rêvent les gars de Rednext Level ? Gagner quarante mille dollars par année — 40K, titre d’un jouissif extrait d’Argent légal, premier album de ces deux MC membres de l’influent collectif Alaclair Ensemble. Aussi, à un premier succès radiophonique en carrière. Célébrons la joie de vivre honorablement de son art sur des rythmes trap, pop et tropical house!

« Prends un gars comme Ogden, mon ami et pas seulement mon collègue, un gars que je connais depuis longtemps, dit Maybe Watson. Je sais exactement comment il va s’habiller, à tous les jours. Ogden n’a pas inventé le normcore — il est le normcore », mot-valise formé de « normal » et « hardcore » désignant cette façon de se vêtir pour se fondre dans la masse. «Il porte toujours le même linge ; Ogden revient à la mode une fois tous les quinze ans. »

La remarque fait référence au texte de Passerelle, pastiche du Vogue de Madonna qui dans les mots de Rednext Level raille la fashion et fait l’éloge de la normalité. Le chevelu Ogden assume, tout sourire. La mode vestimentaire, il n’en a rien à cirer. Tout compte fait, son collègue Watson non plus : s’il s’habille un peu mieux, c’est seulement grâce à sa blonde, confie-t-il.

À l’évidence, nos deux musiciens ne se prennent pas trop au sérieux… mais font sérieusement leur travail. Avec Alaclair Ensemble, ils ont décloisonné le rap d’ici, décomplexé les créateurs de la province vis-à-vis des rappeurs américains et favorisé l’éclosion d’une scène rap plus diversifiée. Même au sein du collectif Alaclair, la musique part dans toutes sortes de directions, du plus expérimental, comme sur l’album d’Eman Vlooper, au son plus accessible que Rednext Level défend aujourd’hui.

Ce qui rend ce nouveau disque si savoureux, c’est l’esprit dont font preuve Ogden et Maybe Watson. De la première à la dernière chanson d’Argent légal, le plus pop des projets dérivés de la nébuleuse rap Alaclair Ensemble, le duo pond des rimes rigolotes et envoie au passage quelques pointes bien senties aux acteurs de notre scène musicale.

La chanson 40K, qui donne le ton à l’album, n’est cependant pas une parodie du rap « mais une critique », explique Maybe Watson. « On y explique que le rêve [du rappeur] québécois est simplement d’avoir un salaire moyen. Vivre humblement de sa musique, c’est la seule chose à laquelle on peut aspirer. »

La chanson commence avec Ogden qui paraphrase le rappeur torontois Drake : « Started from the bottom / Maintenant j’suis dans l’middle. » Arrivé dans la classe moyenne ? Wow !

« L’american dream est de devenir millionnaire en faisant du rap, explique Ogden. Le rêve du rappeur québécois, c’est d’un jour faire 40 000 $ par année ! On parodie par la bande le “ bling ” et tous ces clichés du rap luxueux, mais c’est surtout une pointe dirigée à la petitesse de notre réalité de rappeur québécois, cela dit sans vouloir la dévaloriser. »

Ogden : « Ça fait plusieurs années que je consacre ma vie au rap québécois. J’ai lâché l’université pour ça ! Tous les gars qui font du rap ici ont une relation d’amour-haine avec cette musique. C’est notre vie, c’est ce qu’on veut faire, mais en même temps on réalise que même si on obtient du succès, on aura du mal à en vivre. » Toute la motivation derrière ce projet tient dans ce constat : faire du rap avec passion, en faire son métier, coûte que coûte.

Produit et réalisé avec brio par Tork (Tim Buton), ami d’enfance de Maybe Watson, Argent légal joue effrontément dans les plates-bandes des canons de la pop et du rap américain. Qu’on le prenne au premier ou au second degré n’a pas d’importance : la sauce prend, elle est goûteuse et dégouline de gros rythmes électro-dance aguicheurs et de « trap » teigneux.

Pas besoin de creuser bien loin avant d’y trouver deux authentiques bombes pop : Faible pour toi, une collaboration avec le collègue d’Alaclair Ensemble Claude Bégin (qui signe la production de cette chanson), et l’imparable ritournelle tropical-house Partir, avec Karim Ouellet. Ce dernier a pondu un refrain inoubliable qui, si les dieux de la radio commerciale sont bons, devrait tourner en rotation lourde sur nos ondes cet été.

Avec Alaclair Ensemble (qui offrira un nouvel album à l’automne), « y’a pas de place pour ce genre de réflexion à propos de tourner ou non à la radio parce qu’on est fondamentalement dans l’expérimentation musicale, dit Ogden. Avec Rednext Level, on veut être clair : on aime faire de la musique dans la vie, s’agit de s’assurer d’en vivre et, par la bande, de trouver comment passer à la radio. »

« Peut-être bien qu’on finira par le faire, notre 40K ! », conclut Maybe Watson.