Atach Tatuq : le luxe de relancer «Deluxxx»

Atach Tatuq en 2006, à l’époque de «Deluxxx»
Photo: Francofolies de Montréal Atach Tatuq en 2006, à l’époque de «Deluxxx»

Ce samedi 16 avril marque le Jour des disquaires, qui porte le nom un peu partout dans le monde de Record Store Day. Plusieurs groupes et artistes profitent de l’occasion pour faire paraître des nouveautés, des coffrets, ou pour rééditer de vieux albums, souvent en format vinyle. Au Québec, des petits concerts auront même lieu dans plusieurs boutiques. Le Devoir profite de l’occasion pour raconter l’histoire de deux rééditions qui auront chacun marqué leur genre musical et leur époque.

Onze printemps après avoir lancé son deuxième et ultime disque, intitulé Deluxxx, le collectif rap Atach Tatuq réédite en format vinyle les 21 titres de cet album ayant laissé sa marque dans le rap d’ici par son énergie, sa touche jazzée et un certain avant-gardisme par rapport à ses consorts québécois de l’époque.

C’est l’étiquette de disque du magasin montréalais Aux 33 tours, Return To Analog, qui a approché Julien Cloutier, alias DJ Naes ou Toast Dawg, l’homme derrière la vaste majorité des musiques du groupe. La dizaine de membres du collectif ont donné leur accord à la réédition, et le tour était joué.

Le Devoir a rassemblé le temps d’un dîner DJ Naes, Marc Pagliarulo Beauchemin, alias Égypto, et Frédérick Galbrun, alias Khyro, pour souffler sur la poussière de Deluxxx, qui était prévu dès son lancement comme le dernier album de la bande. « Au départ c’était un projet de rue uniquement, on le vendait nous-mêmes, main à main, raconte Égypto. On était allé chercher des commandites, avec LifeStyles entre autres, on avait même un condom dans l’album. On avait aussi fait appel aux fans en leur proposant d’acheter l’album à l’avance. » C’était un peu du sociofinancement avant le terme officiel. « C’était l’avantage d’être 10 dans un collectif, notre réseau était immense », constate en rigolant Khyro. Deluxxx sera par la suite relancé sur l’étiquette de disque Anubis, ce qui aentre autres permis une meilleure distribution et de l’aide financière pour les vidéoclips, entre autres.

Inspiration funk et jazz

Sur Deluxxx, nos trois acolytes et leurs collègues Casco, Arnak, Dee, L’intrus, Rass, Serb et Un 2 d’Piq offraient un disque chargé, très varié dans les propos et les tons, mais franchement cool dans le son, alors que DJ Naes était à cette époque-là fortement inspiré par la musique funk et jazz. « Il y a un clin d’oeil aussi sur la pastille du vinyle, c’est un pastiche de ce que faisait l’étiquette CTI [qui publiait] Bob James, Grover Washington, ces trucs-là. J’ai ramassé un paquet d’affaires là-dedans pour Deluxxx, c’est pour ça qu’il y a quand même une ligne directrice. » Fait cocasse, on peut y entendre le clavier de François Lafontaine, car Karkwa avait son local de pratique à côté de celui d’Atach Tatuq. Crédité comme « Oncle Frank » dans le livret, il apparaît sur quelques pistes, pour enrichir certains échantillons.

En 2006, l’album a récolté plusieurs prix, dont le Félix dans la catégorie hip-hop. « Pour la majorité d’entre nous, on n’avait pas d’appartenance à la scène locale, du tout, se souvient Égypto. Il n’y avait pas de twist dans ce qui sortait, pas de manière de faire nouvelle. Nous, on aimait ce qui se faisait aux États-Unis ou en Angleterre, chez Ninja Tunes. Avec toujours des drums sales, des breaks de funk. »

Khyro poursuit. « Je pense que si on a eu un succès, c’est qu’on s’inscrivait dans une esthétique hip-hop générale. Alors que les autres groupes faisaient ça sur leur ordi avec n’importe quoi, nous on retournait aux racines. C’est pour ça qu’on avait des breakdancers sur scène et que nos pochettes étaient faites par des artistes de graff. »

Dix ans plus tard, quel regard portent-ils sur la musique rap actuelle au Québec ? « Je trouve que ce qui se fait maintenant est super bon, dit DJ Naes. En grosse partie, les kids qui sont arrivés après nous, ils ont tout absorbé de cette musique-là à partir de l’âge de huit ans, en ayant accès à tout » par Internet. Le DJ collabore d’ailleurs encore avec plusieurs projets actuels, comme le groupe Brown. En écoutant Koriass, Dead Obies, Loud Lary Ajust, Alaclair Ensemble, le rappeur Égypto se dit « enthousiaste », et aime beaucoup l’exploration sonore actuelle.

Khyro, qui fait toujours de la musique avec le groupe Héliodrome, s’inscrit en partie en faux devant ses deux collègues, se sentant moins interpellé par la production rap québécoise du moment. « Mais à l’époque, on disait que la fin des années 1990 et le début 2000, c’était l’âge d’or du hip-hop. Mais non, c’était le Moyen Âge, toutes les structures étaient en place pour nous étouffer, nous empêcher de poindre. Alors qu’aujourd’hui, il y une acceptation. Dead Obies qui passe à Tout le monde en parle, c’aurait été impossible. En fait l’âge d’or, c’est maintenant. »

Donner au suivant

Après un petit calcul des possibles redevances provenant des ventes du vinyle Deluxxx, Atach Tatuq a décidé de remettre les profits à la Maison des jeunes Côte-des-Neiges. « Ils ont là-bas un studio d’enregistrement, et la cause réunissait tout le monde du groupe, raconte Égypto, aussi impliqué dans ce quartier avec l’événement Hip Hop You Don’t Stop. On ne se le cachera pas, les projets communautaires comme ça sont toujours à la recherche de financement, et aussi cette année c’est épouvantable avec [les compressions] au provincial dans le communautaire. »