Diana Ross au Centre Bell: l’efficacité en condensé

Diana Ross en novembre 2014
Photo: Frazer Harrison / Getty Images / Agence France-Presse Diana Ross en novembre 2014

Combien étaient-ils, parmi ces gens, à retrouver leur Diana Ross d’il y a presque deux ans ? À se payer — à quelques titres des Supremes en moins — le même spectacle qu’à l’un ou l’autre des deux soirs du Festival de jazz à Wilfrid ? Comment l’expérience pouvait-elle ne pas se révéler moindre, dans ce Centre Bell pas précisément conçu pour ce spectacle de gros ballroom, pis-aller par définition, si démesurément haut de plafond, forcément déficitaire en tout point par rapport à la salle maîtresse de la Place des Arts ? Un Centre Bell pas très rempli, qui plus est, fut-ce en configuration théâtre : rien ne paraît plus qu’un amphi parsemé.

Évidemment, pour qui vivait lundi soir sa première rencontre avec Miss Ross, il n’y avait pas de pis-aller qui tenait. C’était ce que c’était, et ce n’était pas rien : une reine du showbiz pop, épatante pro encore et toujours, suprême graduée de l’école Motown. Oui, le spectacle commençait très exactement comme il y a deux ans, mais qui résiste à la diva lançant I’m Coming Out et s’amenant dans le glissement froufrouté d’une robe turquoise large comme la moitié de la scène ? Ni les fans enfin exaucés ni les récidivistes, et moi non plus.

Le fait est qu’on se lève plus vite dans un Centre Bell qu’à Wilfrid, et cette petite foule était venue se brasser le popotin collectif, qu’il s’agisse de la pulsation signature Motown de You Can’t Hurry Love ou du soul-funk de Love Child (« I’ll always love you-ou-ouu ! »), version virant salsa sans qu’on se demande pourquoi. On a vite compris : l’efficace orchestre de six musiciens et trois choristes nous occupait durant le premier changement de robe (retour en lamé argent scintillant et peluche blanche).

S’adapter au lieu

Upside Down est arrivée bien plus tôt qu’à Wilfrid, et le Centre Bell était illico en mode « party ». Elle sait faire en tous lieux, Diana Ross. En anglais, il y a une expression parfaite pour ça, une manière de comprendre le mot travail : working the room. S’adapter à l’endroit, en tirer le maximum, aller chercher les gens là où ils sont, en l’occurrence dans ces sections des rouges. Ça ondulait à grandeur d’aréna dans la première partie de Love Hangover, ça se la jouait carrément Travolta dans la portion disco. Et tout le monde voyait feu Michael Jackson dans sa gestuelle impossiblement millimétrée dans Ease on Down the Road (du film The Wiz, adaptation Motown du Magicien d’Oz).

Efficacité, disais-je ? Les choristes, à la fin d’Ease on Down the Road, avaient pris le relais, et occupaient la scène façon Fifth Dimension. Pas de temps mort. Un solo de saxo suivait pour l’intro de la bossa fameuse The Look of Love, juste assez longtemps pour permettre à Miss Ross de rappliquer en robe ciel étoilé sous une mante de fausse fourrure du vert le plus criard et le plus assumé qui soit. Un peu de Billie Holiday avec ça ? Mais si, et tout naturellement. Celle qui a incarné la Lady dans le (fort bon) film biographique Lady Sings the Blues a interprété Don't Explain, la bien-nommée. Oser accoler à la note bleue du doo-wop ? Chez Diana Ross, on appelle ça de l’entertainment, et ça donne Why Do Fools Fall in Love, le succès de Frankie Lymon et ses Teenagers. Oui, tout le monde était debout et dansait, dans la seconde.

Nouvelle robe (jaune) : une constellation de téléphones brandis aura accueilli la ballade des ballades Theme From Mahogany (Do You Know Where You’re Going to), arrimée à l’immense Ain’t No Mountain High Enough. Re-départ, retour avant la fin de la chanson. Surenchérir avec I Will Survive ? Transformer le Centre Bell en Studio 54 ? Pas peur d’exagérer, Diana Ross : le morceau en échantillonnait un tas d’autres, y compris du Michael Jackson et du Stevie Wonder. C’est ainsi que la reine de chez Motown survit, comprenait-on. En incluant tout Motown.

« Quelle chanson voulez-vous entendre ? » a-t-elle demandé au rappel. C’était une demande pour la forme, car tout le monde voulait ce qu’elle voulait : son hymne Reach Out and Touch (Somebody’s Hand). Celle qu’on n’avait pas eue à Wilfrid, justement. Il aura manqué vraiment trop de succès des Supremes au programme (notamment Stop ! In the Name of Love, un comble dans une tournée intitulée In the Name of Love), et l’heure et dix du spectacle était un peu sous le minimum syndical, mais bon. C’était à la fois très court et très plein. Ça aussi, c’est un vieux principe du showbiz : laisser le public sur son appétit. On aurait quand même pris un peu plus du plat de résistance.