En avoir marre de l’humour format géant

Sèxe Illégal dans toute sa splendeur : Tony Légal (Philippe Cigna) et Paul Sèxe (Mathieu Séguin)
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sèxe Illégal dans toute sa splendeur : Tony Légal (Philippe Cigna) et Paul Sèxe (Mathieu Séguin)

À cheval entre l’humour et la musique, maniant à la fois l’absurde et la blague bien ancrée dans notre bas monde, le duo Sèxe Illégal achève cette semaine une séquence très occupée. Après avoir lancé de manière autoproduite un troisième disque comique intitulé Rock Danger et participé à la création du festival indépendant d’humour Dr. Mobilo Aquafest, les deux trentenaires ont décidé de présenter le 7 avril une « dernière médiatique » de leur spectacle Vivre ! au théâtre Saint-Denis, le haut lieu de l’industrie de l’humour format géant dont ils ont d’ailleurs vraiment marre.

Habituellement, c’est leurs personnages costumés Paul Sèxe et Tony Légal qui donnent les entrevues, toujours tordantes et décousues, livrées avec leur ton un peu idiot et leur répartie assassine. « Mais là, t’as quand même accès à Philippe et Mathieu », dit Philippe Cigna, alias Tony Légal, au bout du fil. « On a vérifié ta cote de crédit et ça passe », ajoute Mathieu Séguin, de son nom de scène Paul Sèxe.

Ce qui permet d’aller au-delà du punch — jamais très loin par ailleurs — et surtout au-delà de leur nom de groupe, qui s’avère souvent un frein pour plusieurs, avouent les deux amis. « Mais on en veut dans notre public des gens du Devoir, des gens qui lisent, dit Philippe Cigna. C’est ça qui est un peu problématique avec Sèxe Illégal, la dichotomie avec les personnages et ce qu’ils veulent vraiment dire. En venant nous voir en spectacle, les gens se rendraient compte que c’est plus proche de leurs intérêts d’intellectuels que ça peut en avoir l’air de l’extérieur. J’ai l’impression qu’on parle plus à ce public-là qu’aux tatas qui portent des casquettes et qui aiment les quatre-roues. »

Création libre

Ce qui relie leur dernier disque, le festival Dr Mobilo Aquafest (créé avec Guillaume Wagner, Adib Alkhalidey et Virginie Fortin) et leur spectacle du 7 avril, c’est le travail autoproduit, l’indépendance, la création libre. Une chose trop rare dans l’humour d’ici, croit Sèxe Illégal.

« On s’est rendu compte que chaque fois qu’on faisait affaire avec une compagnie de production, on finissait par être fâché, explique Mathieu Séguin. Et que finalement on n’avait pu tant de contrôle que ça sur le résultat. C’est plus compliqué, mais on aime mieux s’occuper de nos affaires nous-mêmes et engager les gens à la pièce. »

Philippe Cigna, qui « chante » sur les disques du groupe, admet pour être honnête « que ce n’est pas non plus comme si toutes les boîtes de production se pitchaient pour travailler avec nous. C’est plus facile d’être rebelle quand ça marche moins. Mais il y a vraiment un gros problème dans le milieu de l’humour. À un moment donné, les producteurs vont devoir se rendre compte qu’ils sont trop gourmands, et en plus qu’ils sont inutiles à plein de moments ».

Les deux gars de Sèxe Illégal en ont marre du gigantisme imposé dans le monde du rire d’ici, où selon eux vendre moins de 100 000 billets est considéré comme un échec, et où il est difficile d’offrir un spectacle modeste, alternatif, « à l’extérieur de la grosse sphère Juste pour rire et des galas », dixit Cigna. « Un artiste au Québec devrait être capable de vivre en vendant 25 000 billets, mais il n’y a pas de malléabilité dans les productions. On y va gros, on met toute le cash sur la table ou alors on n’a rien. C’est un problème pour des artistes comme nous. On n’est pas assez connus pour les grosses salles, mais en même temps on en fait, des tournées, et il y en a du monde à nos shows, c’est pas comme si on n’existait pas. »

   

«Rock Danger»

La plus récente carte de visite de Séguin et Cigna est leur troisième album, Rock Danger, offert en ligne au prix que l’auditeur veut bien payer. « Le plus gros montant que tu peux mettre, c’est 50 000 $. On attend que Guy Laliberté se connecte », dit Séguin. « Sinon c’est correct de donner 5 $ ou 10 $, selon ses moyens. Mais on a quand même eu quelques 100 $, et même un 50 $ d’un gars au Nouveau-Brunswick ! Et globalement, on trouve ça bien que les gens aient la maturité intellectuelle de catcher que si tu ne payes jamais pour quelque chose, ben un moment donné y’en aura plus. Tu vois, en environ un mois on a couvert à peu près la moitié du coût de l’album. »

Rock Danger est peut-être le moins drôle mais le plus musical de leurs disques. Au lieu des habituels titres d’une minute, basés sur une blague ou une ligne forte, Sèxe Illégal y offre 10 pièces complètes, structurées, et accrocheuses, dans un ton plutôt rock et folk. « On l’a approché autrement, dit Mathieu Séguin. Au lieu d’habiller des jokes avec des accords, on est parti de la musique. »

On peut entre autres y entendre Macho Pichou, qui pourrait être dédiée à Marcel Aubut, Petit homme-fusée en hommage à David Bowie, et D’autre chose, qui résume leurs envies créatrices. « Fait quelque chose que t’as jamais fait / arrête d’attendre le monde sera jamais prêt / […] faut pas avoir peur de faire un peu différent, parce que tout le temps pareil c’est emmerdant / […] faut pas avoir peut de brasser un peu la sauce si tu veux que des fois ça goûte d’autre chose. »

Si le travail du disque s’est fait en collégialité, c’est Séguin qui a composé la musique des chansons. « C’est un genre de Brian Wilson », lance son collègue Cigna. « Mais plus le côté schizo que talentueux, réplique Séguin. J’entends les voix, mais elles ne me disent pas quoi faire. »

Sèxe Illégal aime côtoyer la scène musicale québécoise, car contrairement à l’humour « gonflée aux stéroïdes », les musiciens ont une meilleure perspective sur la réalité. « On le voit en spectacle, on fait surtout les salles de musique de 200 places. Je pense qu’on se sent plus proche de leur vibe, autant dans la vision de ce qu’on veut faire que dans le résultat. Je pense qu’on est rentré en humour en disant à la blague qu’on faisait de la musique depuis 40 ans, et qu’on va quitter l’humour pour aller faire de la musique ! »


ARTISTE ET TITRE

Sèxe Illégal

« Dernière médiatique » du spectacle «Vivre !» au théâtre Saint-Denis, le 7 avril L’album «Rock Danger» est disponible à www.sexeillegal.com