Musique classique - Les nouveaux modèles de l'industrie

«Comme vous le savez, Norman Lebrecht, le journaliste musical avec la plus grande gueule corrélée au plus petit cerveau, a prédit, dans un éditorial du 31 décembre 2003, que l'année 2004 sera celle de la mort de l'industrie phonographique classique. À cette heure dans un an, nous serons donc tous ailleurs. Je tenais à vous dire que c'était un plaisir de vous avoir connus et, si vos nouvelles activités vous amènent dans les prochaines années à Brooklyn, passez-moi un coup de fil!» La salle, remplie des directeurs de tous les labels classiques, s'esclaffe. Nous sommes le 26 janvier dernier au MIDEM (Marché international du disque et de l'édition musicale) à Cannes, où le truculent critique américain David Hurwitz vient d'ouvrir en ces termes la cérémonie des Cannes Classical Awards (l'annuel Prix international du disque classique).

Il est vrai que cela fait dix ans que Norman Lebrecht, plumitif anglais, pythonisse patentée de la chose phonographique classique, nous sert à coup de bouquins et d'articles, l'oeil rivé sur Abbey Road, sa vieille rengaine du «ça va très mal; c'était mieux avant». On dirait du Francis Cabrel, en plus obtus et sans la musique. En fait, oui, le modèle économique qu'on a pu connaître n'est plus. Il reposait sur des «stars» qui n'en étaient pas (Callas, Karajan et Pavarotti mis à part), car toute «starisation» dépend du grand public et la musique classique n'atteint pas, sauf exceptions susmentionnées, le «grand public».

Retour de manivelle

De cette illusion de paillettes et de strass est né un fort déséquilibre coût/profit, accentué au début des années 90 par l'arrivée de Sony sur le marché du disque, à la suite du rachat de Columbia. Le mandat de Günter Breest, que les Japonais avaient débauché de la Deutsche Grammophon, était alors clair: du luxe, sans impératif de rendement financier. Le label de disques Sony était la vitrine glorieuse qui donnerait le vernis et le «glamour» aux chaînes hi-fi de la marque. S'en est suivie une escalade des coûts artistiques qu'une certaine industrie, celle des «majors», n'a pas encore fini de payer. Le retour de manivelle a été encore plus brutal que la bulle était irréelle. Un label tel que Decca aujourd'hui se gère non plus à long terme mais les yeux rivés sur la rentabilité immédiate. Et lorsque le classique «pur sucre» intéresse moins de monde, l'exercice devient périlleux.

On songe trop peu que le développement des années 1985-95 était aussi celui, démographique, des baby-boomers et de la «génération 1968», dont une partie, celle qui a accédé à un certain statut social, passait des Beatles au jazz, du jazz au classique, encouragée (et non dissuadée comme le prétend Lebrecht) par la simplicité du format numérique. Ces mêmes personnes et la génération suivante consomment tout autant aujourd'hui. Mais elles consomment des DVD et des jeux vidéo. Ce que Lebrecht ignore, ce sont des nouveaux schémas qui se mettent en place depuis quelques années déjà. Le MIDEM l'a confirmé: les éditeurs indépendants deviennent le moteur de l'industrie phonographique classique. Cela bouillonne dans d'autres marmites, et cela depuis près de 10 ans.

Petite structure

Le modèle qui fonctionne est celui de la petite structure (une dizaine de personnes) qui sait faire financer des enregistrements par des apports extérieurs, renouvelle le répertoire, découvre de nouveaux artistes talentueux, trouve des partenariats de distribution dans les différents pays et se prépare à entrer en contact directement avec les mélomanes par l'entremise d'Internet.

On parle ici de sociétés telles que Hyperion, Chandos, Harmonia Mundi, mais aussi des québécoises Analekta, ATMA, Early-music.com. J'irais même au-delà en imaginant que, dans les prochaines années, les labels forts seront ceux qui auront réussi à cultiver une identité sonore nationale, dont ils seront les porte-drapeaux dans le monde. Un pianiste tel que le Hongrois Zoltan Kocsis, l'un des plus éminents au monde, n'enregistre plus pour Philips. On risque bien de le retrouver chez Hungaroton ou BMC, deux labels hongrois, dont il serait la juste et logique figure de proue.

En ce sens, trois ans après qu'AOL-Time Warner a sabordé les labels Teldec (75 ans d'histoire phonographique allemande) et Erato (50 ans d'histoire phonographique française), on revient au modèle cultivé pendant des décennies par... Teldec

et Erato.

Certains ont vraiment tout faux!