Vitrine du disque - Daniel Lavoie retrouve en France le goût du disque

Ah oui, c'est vrai, Daniel Lavoie enregistre parfois ses chansons sur disque. On avait presque oublié, à force de le voir faire — et fort bien faire — le Frollo pour Plamondon et Cocciante, l'Aviateur du Petit Prince et, encore récemment, le Félix pour la série de Fournier. Nouvelle carrière d'interprète, se disait-on. Débouché plus qu'honorable. En parallèle, il avait aussi développé ce «sideline» pas négligeable qu'est la ponte de mélodies pour autrui, ici pour Louise Forestier, là pour Luce Dufault.

En vérité, Daniel Lavoie sur disque en son nom propre ne nous manquait pas tellement. Le Franco-Manitobain a ses immortelles, certes, mais l'ensemble de sa production n'a laissé au monde qu'un assez vague souvenir de morne plaine. De quoi justifier une compilation de grands succès et un réenregistrement des mêmes en prise directe (Live au Divan vert), de quoi rééditer le catalogue en coffrets parce qu'il mérite d'exister, mais pas de quoi s'ennuyer de Lavoie par Lavoie.

De sorte que l'on reçoit ce disque de matériel neuf du «smatte» sans grande excitation. Même neuf ans après Ici. Ah oui, c'est vrai, Lavoie. Et puis on écoute et on se dit: quand même, Lavoie. D'emblée nous revient ce qu'on aimait de lui. La tranquille majesté dans l'interprétation. Ce timbre si chaud, si beau. Et l'on constate aussi qu'ils n'ont pas lésiné côté production, les Français de France: crédits illimités chez Abacaba/Universal. Somptueux sont les arrangements. Somptueux tel que l'on conçoit le somptueux en France. Somptueux comme dans richement ornementé, genre hôtel particulier du Marais. Ce n'est pas nécessairement un défaut: Lavoie est homme de goût et le somptueux n'est chez lui que valeur ajoutée.

Lavoie, qui aime composer mais pas tellement écrire, s'est aussi payé des paroliers français. Deux. Qui se partagent l'album à sept textes chacun, d'où le visage de Lavoie à moitié grimé de la photo de pochette. Le côté maquillé, pour ce que j'en comprends, c'est la moitié Patrice Guirao: un univers exotique où des «jonques glissent sous [les] bambous» des «ponts enluminés» (Les Paravents chinois), où le «goût roux de la brousse» reste dans la bouche du Chasseur de mouches, où l'amour est une rumba qui s'intitule Hé l'amor. Pas tellement ma tasse de thé, ces chinoiseries: ça fait tourisme de luxe.

Le côté peau, c'est la moitié Brice Homs. La moitié que j'aime. Homs, qui a collaboré avec Sanseverino et autres Enzo Enzo, fait ses voyages de l'intérieur plutôt qu'aux îles Mouk-Mouk. Avec des mots qui ne cherchent pas à éblouir. L'amour est juste, par exemple, est comme son titre l'indique d'une vraie justesse: «L'amour est juste et justement / C'est pour ça qu'on lui ment souvent.» Plus réussie encore est Violoncelle, future immortelle du catalogue, merveille de candeur, donnée simplement piano-voix: «Viens que j'te violoncelle / Viens que j'te crépuscule / Ma petite hirondelle / Ma tendre libellule [...] Pars que je te chandail / Pars que je te musique / Que je vaille que vaille / Que je sens unique.»

Et Lavoie, lui, a composé du Lavoie sur tout ça. Mélodiste pas moins fluide et inspiré pour le Patrice que pour le Brice: c'est fou le talent de ce grand gars jamais content de lui-même, les accords lui coulent des doigts comme des robinets. Le vrai bonheur de cet album dont on n'avait pas particulièrement besoin est là. On sent Daniel Lavoie un peu plus content de son art, pour changer. Et on en est content pour lui comme pour nous.

Sylvain Cormier

ONE FROM THE HEART

Music from the motion picture

Tom Waits & Crystal Gayle

Columbia Legacy (Sony Music Soundtrax)

Réédition bienvenue que celle-là, et pas seulement à cause des deux titres inédits en sus. C'est le meilleur Tom Waits, à mon sens, que l'on retrouve ici, le Tom Waits d'avant la période «industrielle» où les bruitages font office d'accompagnement, le Tom Waits au larynx pas encore endommagé au-delà de toute intelligibilité: surtout dans ses duos avec la chanteuse country Crystal Gayle — rappelez-vous, celle qui avait la plus longue chevelure de l'univers connu —, ce cher bouseux de Tom chante. Oui, chante vraiment. Et fort joliment. Avec de la poussière de bitume plein la gorge, bien sûr, mais pas la carrière Miron. Cette trame sonore de 1982 est le dernier album du Tom Waits chat de ruelle jazzy-blues des années 70, plus près d'un Springsteen chantant son Jersey Girl que de Bukowski dégueulant chez Pivot.

Il y a là-dessus des beautés infiniment plus durables à l'oreille que le film de Coppola le fut à la rétine (oeuvre fascinante mais vide: on n'en retient rien aujourd'hui): vous vous ferez un bien meilleur cinéma à l'écoute de Broken Bicycles, I Beg Your Pardon, Little Boy Blue (ah! l'orgue de Ronnie Barron!), et il y a fort à parier que vous ne vous rendrez pas à la fin du duo-titre, This One's From The Heart, avant de vous faire des minouches. Je ne suis pas très St-Valentin, mais s'il faut se la jouer romantique ces jours-ci, autant utiliser le meilleur lubrifiant d'aorte sur le marché.

S. C.

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Classique

GUSTAV MAHLER

Symphonie n° 4

Karina Gauvin (soprano), Orchestre métropolitain du Grand Montréal. Direction: Yannick Nézet-Séguin.

ATMA ACD 2 2306.

Qui l'eût cru? L'Orchestre métropolitain enregistre Mahler, le compositeur choyé par tous les orchestres du monde. Et ça se tient!

En une semaine, nous avons vu l'Opéra de Montréal présenter une Bohème 100 % d'ici, d'un niveau musical très appréciable, et la seconde phalange de la métropole enregistrer sans rougir une oeuvre du grand répertoire symphonique.

Je ne sais pas dans quelle mesure ce CD va pouvoir s'affirmer sur le marché international, saturé des meilleures versions de Bernard Haitink, Georg Solti (surtout la première, à Amsterdam), Vaclav Neumann, Colin Davis ou Yoel Levi, sans oublier Walter, van Beinum, Mengelberg et Abravanel, les quatre grandes références historiques. Mais pour ceux qui suivent la vie musicale québécoise, voilà un défi audacieux habilement relevé.

Yannick Nézet-Séguin revient ici à une tradition inaugurée jadis par Mengelberg et qui fait de la Quatrième de Mahler une sorte de flânerie bucolique. Il s'attarde sur les transitions, accentue les contrastes d'atmosphère. Ce n'est pas du tout ma vision de cette oeuvre, à mon sens beaucoup moins alambiquée que cela, mais je dois reconnaître que c'est bien fait, avec, par exemple, une splendide fin de troisième mouvement et de petits détails très bien vus, comme les délicates successions de tempos à la fin du premier volet.

Ce qui me manque surtout, c'est un palier dynamique supplémentaire dans les forte, trop timorés (la fin du premier mouvement, par exemple).

Autre malaise à mes oreilles, la prestation de Karina Gauvin, qui a tout d'une cantatrice et rien de la candeur des yeux émerveillés de l'enfant qu'elle est censée figurer (et je ne parle pas des nuances, souvent absentes).

Reste, au bout du compte, le très beau travail orchestral et la lecture en rien originale (écoutez Abravanel pour entendre ce que Mahler a écrit dans le finale!), mais habitée, d'un jeune chef téméraire.

Christophe Huss