Le poète des autres latitudes

Gianmaria Testa fut chanteur par choix, auteur par nécessité et cheminot par instinct de liberté. Il est décédé à l’âge de 57 ans des suites d’un cancer au cerveau, indiquait mercredi sa page Facebook.

La planète perd un de ses grands fabricants de chansons. Pour lui, une guitare était une guitare, un mot était un mot et une rencontre se faisait entre humains, non par machines interposées, le plus simplement du monde. Dans un spectacle mémorable qu’il avait offert en solo au Gesù en 2014, il parlait de la chute des étoiles et personnifiait un ancien dirigeant italien à travers la pièce Le gorille de Brassens, l’un de ses héros. À chacun de ses accords et à chacun de ses bouts de phrases, le temps s’arrêtait. Il chantait sans se préoccuper du négoce.

« Il était un homme avec un grand H, dit Bïa, qui a enregistré de ses chansons et qui a partagé la scène avec lui. C’était non seulement un artiste unique et comparable seulement aux plus grands comme Brassens, mais c’était un homme d’un humour, d’une finesse de sentiments, d’un coeur à gauche : une personne extrêmement cultivée, extrêmement cordiale et charismatique aussi. C’était une bête de scène et ses spectacles transitaient entre le voyage, le conte, l’humour, le rire, une mélodie déchirante et un texte extrêmement savoureux. Il était en plus capable de s’exprimer extrêmement bien en français et pour le public francophone, c’était un régal d’alterner entre ses anecdotes et ses contes. Des gens avec une telle qualité humaine, c’est des gens dont on a besoin sur la planète, c’est des vraies lumières qui ont la tête très bien placée et une vision très claire des priorités humaines et sociales. »

Spécialiste de rien

Il était aussi ce poète des autres latitudes qui préférait la balade nonchalante à l’aventure du train d’enfer, le bar enfumé à l’hôtel sans âme, le murmure, le chant chuchoté et la romance douce-amère de son Piémont au hurlement de la grande ville, même s’il lui est arrivé de la pénétrer musicalement. Il sentait le jazz comme un espace de liberté supplémentaire et les jazzmen comme des magiciens qui font voler sa musique. Il a su s’entourer de magnifiques artistes comme Enrico Rava, Gabriele Mirabassi et plusieurs autres.

Il se considérait comme un spécialiste de rien, mais ajoutait plein de styles à sa poésie : « C’est comme les couleurs du peintre. Alors, pourquoi ne pas utiliser une bossa ou un tango si le texte amène à ça. Une chanson est un petit film, alors il faut un sonore qui soit cohérent avec l’ambiance de ce petit film », avait-il déjà dit en entrevue. Qu’importe le contexte, il racontait toujours sa petite vérité. Quelle était la sienne il y a quelques années ? « Malheureusement, c’est le fait que le monde est en train de changer à une vitesse dans une direction surprenante. Je me sens parfois un peu apatride. Heureusement, le quotidien est aussi fait de beautés, de choses très simples, banalement de familles, de maisons. J’ai l’impression d’être parfois en mesure de chanter les petites merveilles et les petits désastres. Je suis toutefois incapable de chanter les grandes distances entre le grand malheur et le grand bonheur. C’est plutôt les situations moyennes que je me sens capable de chanter. »

Chic type

« C’était un chic type, quelqu’un de gentil. Ça se peut encore et lui, c’en était un, et même s’il a eu une super belle carrière de chanteur, il était tellement terre à terre, tellement groundé. T’avais l’impression qu’il avait toujours plus de plaisir à parler de son quotidien que de sa musique », se souvient Laurent Saulnier.

Quel souvenir conserve-t-il des concerts de Gianmaria Testa ? « Quand tu t’installais en salle pour l’écouter, tu ne t’attendais pas à de gros feux d’artifice, tu savais que tu étais pour passer une heure et demie quasi parfaite à te laisser bercer par ce gars-là. Il n’y avait pas d’éclats et c’était parfait comme ça. »

Simon Fauteux fut son relationniste québécois : « Pour moi, c’est une grosse perte, dit-il. C’est l’un des artistes les plus sincères avec qui j’ai travaillé. Il faisait ça pour les bonnes raisons. On avait un beau projet qui ne s’est pas matérialisé : un disque en français. On voulait monter une tournée et l’amener en région dans des places où il n’était jamais allé. »

À Québec, au Palais Montcalm, Dominique Soutif l’avait accueilli. Il se souvient : « Ce qui m’avait vraiment impressionné chez lui, c’est son caractère engagé. Un soir en 2012, pendant le Printemps érable, il a pris une casserole et il a commencé à cogner dessus. Ça a été l’enfer après ça. » Il était comme ça : un homme simple et engagé.


3 commentaires
  • Jean-Louis Ostrowski - Inscrit 31 mars 2016 09 h 03

    Ciao

    Chef de gare, grand poête et quel guitariste... J'ai l'impression de perdre un ami.
    Je vais ré-écouter "piccoli fiumi". Il était aussi un amoureux de la langue française.

  • Colette Pagé - Inscrite 31 mars 2016 11 h 30

    Bon voyage !

    Cette voie éraillée nous manquera ! Quel plaisir de l'avoir écouté dans un concert intimiste lors d'une journée tristounette d'automne. Heureusement, par ses disques il restera dans nos souvenirs.

  • Marie-Josée Gagné - Inscrit 31 mars 2016 19 h 39

    Gianmaria, grazie. Con tutto il cuore.

    J’ai eu la chance de faire la connaissance de Gianmaria Testa dans le cadre d'un projet artistique que je réalisais pour le Palais Montcalm. C’était en juillet 2007, un dimanche, le 15. Le soir même, il foulerait les planches de la salle Raoul-Jobin pour la première fois. Il y retournerait plusieurs fois. Encore aujourd’hui, les résultats de cette rencontre, à savoir photographie argentique noir et blanc en grand format et court texte racontant la rencontre, ornent les murs du hall de cette salle de concert. Gianmaria et moi avions marché jusqu’à la cour intérieure du Petit Séminaire pour la prise de vue. Voici les mots que j’ai choisis alors pour accompagner la photographie. Je remercie le Palais Montcalm de m’avoir offert cette chance. Gianmaria, con tutto il cuore, grazie.

    Marie-Josée Gagné, artiste-photographe

    « Dernier week-end du Festival d’été; le ciel de Québec est couvert, le temps se fait menaçant. Gianmaria Testa arrive d’Italie. Ce soir, il sera sur la scène du Palais Montcalm. Pour la toute première fois. Demain, il reprendra l’avion qui le ramènera chez lui. À peine avons-nous pris le temps d’échanger les formules habituelles de politesse que mon appareil se met déjà à l’œuvre. Je m’interromps : il faut prendre le temps de faire connaissance. Et soudainement… le temps s’arrête. À travers le viseur, je vois un être complexe. Aimable, charmant, rieur, léger, réfléchi, intense et profondément conscient de son époque et de son pays. Gianmaria, votre authenticité et votre générosité vous honorent. »