Rockeuses à vie

Joan Jett
Photo: Stephen Flood Associated Press Joan Jett
Devant une projection de téléviseurs la montrant à ses années de gloire pop-punk, Joan Jett s’amène sans chichi à l’heure prévue, assène Bad Reputation, succès emblématique de 1981. Assener, j’exagère. Le volume est plus que raisonnable, voire confortable, et personne ne s’enfonce de force dans son siège au Centre Bell : oui, ce public est venu retrouver le rock de son adolescence, mais ce n’est pas une raison pour retrouver aussi le bourdonnement d’oreilles d’époque. Allez savoir pourquoi, je m’attendais à sortir les bouchons, comme si l’expérience ne pouvait qu’être violente pour les tympans. Comme si j’étais dans un club new-yorkais à la fin des années 1970…

Expérience plutôt satisfaisante néanmoins. Joan Jett et ses (relativement récents) Blackhearts ont les versions dûment fidèles, et la chanteuse a encore et toujours ce timbre d’éternelle rebelle (avec juste ce qu’il faut de passion ET de dédain) : on veut ça, aussi. De la même façon que le cahier de charges exige Cherry Bomb et You Drive Me Wild, du temps d’avant les Blackhearts, quand Joan Jett faisait partie du groupe de jeunes filles fantasmé par feu le producteur Kim Fowley : les mythiques Runaways. Des années d’exploitation indécente : ça nous rappelle que Joan Jett est une survivante.
Photo: Stephen Flood Associated Press Joan Jett (photo d'archives)

Quand elle scande le refrain gagnant de Light of Day, que Bruce Springsteen lui écrivit pour le film du même nom en 1987 (où elle jouait en compagnie de Michael J. Fox), on mesure le mérite : elle a su durer, et même se réinventer au cinéma. Qui plus est, Joan Jett a compris que pour exister jusque dans ce XXIe siècle et cette tournée intitulée « Queens of Sheba » en programme double avec Heart, il faut être sa propre icône : faire les succès attendus, et bien les faire. Rien à redire : I Love Rock’n’Roll, Crimson and Clover, I Hate Myself For Loving You sont irréprochables en ce lundi soir, tonus et ferveur. Il faut quand même y croire encore pour les assumer à ce point : ça se sentait jusque dans la section 121. Pas pour rien que Joan Jett, depuis 2015, a sa place au Rock’n’Roll Hall of Fame.
 

Cette voix, ces riffs de guitare ! C’est Heart !


D’emblée, les sœurs Wilson épatent. Dès que la formidable voix d’Ann retentit, que Nancy plaque le riff totalement imparable de Magic Man, c’est gagné : voici Heart, et c’est reparti comme il y a quarante ans. Demande-t-on autre chose que ces rendus passablement parfaits de chansons mille millions de fois entendues à CHOM ? Quand suit Heartless, je souris. En 1978, j’avais 17 ans, mon anglais était ce qu’il était et j’étais certain qu’Ann Wilson disait « hard lips »

« Montreal was the first place that played our music, and we don’t forget », réitère la chanteuse, et on est content qu’elle le redise. D’autant que c’est pas mal vrai. Non seulement Heart a tapissé les ondes ici très tôt en carrière, mais longtemps, longtemps : fan ou pas (je n’avais pas leurs disques, pas besoin : c’était incontournable), les succès sont gravés dans leurs infimes détails d’arrangements, et c’est bien pour ça qu’on peut difficilement nier une affection renouvelée à travers ces versions à l’identique. De What About Love, Straight On, These Dreams, on reconnaît tout. Et c’est très bien ainsi : la réinvention n’est pas pour tout le monde.

Les projections ne paient pas d’imagination (par moments, on dirait des fonds d’écran d’ordinateur en mode sauvegarde), mais qu’importe : ce sont les notes assez incroyables d’Ann qui font l’effet, les beaux strummings de Nancy à l’acoustique tout pareillement. Et les harmonies haut-perchées des sœurs.

La marche finale des succès, Barracuda sur les talons de Crazy On You (incluant l’intro « classique » par Nancy), ne souffre aucun faux pas : versions intactes, versions puissantes. On n’en attend pas moins de ce groupe archétype du « classic rock » : contrat rempli. De même que l’on s’attend à un peu de Led Zep au rappel : la dernière fois, en 2014, ça constituait la moitié du show. Il n’en reste qu’une poignée, mais preuve aura encore été faite : Ann Wilson peut aller chercher les notes désormais hors de portée de Robert Plant dans Immigrant Song. Quand même un exploit.