La tragédie de Jug Ammons

Eugene «Jug» Ammons
Photo: Geneammons.net Eugene «Jug» Ammons

Lorsqu’on évoque la mémoire et le talent d’Eugene Ammons, surnommé « Jug », on pense évidemment aux fracas qui ont rythmé sa vie, qui l’ont transformé en un sacré gâchis, une foutue tragédie. Tout récemment, on y a encore songé lorsqu’on a accompli une OPA amicale sur The Soulful Moods of Gene Ammons (12 $, ou 2 pour 20 $ sans les taxes), dans la série Jazzplus sur étiquette Moodsville/Universal, et sur Gene Ammons Six Classic Albums, publié par le label Real Gone Jazz (23 $ sans les taxes).

On a donc songé à cela parce que de tous les grands saxophonistes ténors des années 50 et 60, soit John Coltrane, Sonny Rollins, Dexter Gordon, Hank Mobley, Stan Getz, Archie Shepp, Wayne Shorter, Charlie Rouse, Stanley Turrentine, Johnny Griffin, Joe Henderson et Booker Ervin, il est le plus oublié. Il est ignoré. Cette indifférence découle en partie, et une bonne, d’un tabou qui occulte une double réalité : la drogue, la « dope », et ce qui fut son corollaire ces années-là, soit l’emprisonnement.

Ce que l’on enrobe d’une hypocrisie linguistique — le sempiternel « problèmes personnels » — pour ne pas effaroucher le petit bourgeois a marqué la vie d’Ammons comme suit : un premier séjour derrière les barreaux de 1958 à 1960, et un deuxième de 1962 à 1969. On se rappellera qu’il suffisait de consommer pour être privé de liberté. On se rappellera aussi, voire surtout, que l’héroïne constitua à partir des années 20, pour les propriétaires de clubs, notamment Al Capone à Chicago et les frères Pendergast à Kansas City, un mode de paiement. Moitié argent moitié « dope », car après tout, il ne s’agit que de « nègres », n’est-ce pas…

Cela posé, voici donc que l’on a rassemblé en deux ensembles de CD les grands disques qu’Ammons avait gravés pour les étiquettes Prestige, Riverside, Moodsville. Précisons qu’aucun des albums réalisés en compagnie d’organistes ne figure sur les huit albums proposés. Ceux réunis par Real Gone Jazz ont été enregistrés entre 1956 et 1960. L’architecture musicale dominante s’avère le septuor, avec parfois Jackie McLean au sax alto, Pepper Adams au baryton, Mal Waldron au piano, Art Farmer à la trompette… Les titres des disques sont autant de manifestes du hard bop : The Big Sound, Groove Blues, The Happy Blues, Jammin’In Hi-Fi, Boss Tenor, The Happy Blues. Voilà pour le côté « dur » de maître Ammons. On écoute, et à la fin on se lève et on applaudit. À tout rompre.

À peine avait-il terminé son premier séjour à la prison de Joliet qu’Ammons enregistrait en 1961 deux albums de ballades aussi splendides l’un que l’autre.

Deux albums confectionnés en quartet, en petite formation, soit The Soulful Moods et Nice An’ Cool regroupés sur Jazzplus. C’est du bonheur de bout en bout, car maître Ammons décline la définition sonore de la volupté. Ave !

 

Du numéro courant de Jazz Magazine, on écrira le contraire de ce que l’on avait écrit à propos des numéros d’automne et d’hiver : le dernier vaut la dépense. Car après nous avoir serinés sur le « génie » d’Hendrix et de Zappa, voilà que la rédaction nous propose enfin un numéro… jazz, et non rock ! Toujours est-il que ce numéro est à conserver, car il a fait l’inventaire des 101 chefs-d’oeuvre que vous n’avez pas encore écoutés. Le seul problème pour nous, c’est que pour des raisons de distribution, certaines galettes louangées ne sont pas disponibles, ou alors à des prix qui rendent l’action subalterne d’Apple beaucoup plus « attrayante » (sic). Cela étant, dans la foulée de la sortie du film sur Chet Baker, le prochain Jazz Magazine en fera son dossier.

 

À peine la polémique sur la « couleur » des artistes en nomination aux Oscar de cette année terminée, voilà que la sortie prévue le 22 avril prochain d’un biopic dont la fameuse chanteuse Nina Simone est le sujet a ravivé les braises empoisonnées du racisme. Le moteur de celles-ci ? Les héritiers de Simone appellent au boycottage de ce film, car ils estiment que Zoe Saldana, qui campe cette dernière, n’est pas assez noire. Saldana est à moitié noire, à moitié asiatique. Bon. On approche le territoire abject de la « pureté dangereuse ».

 

La maison d’édition UC Press, filiale de l’Université de Californie, vient de publier une biographie consacrée à l’immense Charles Mingus. Le titre ? Better Git It in Your Soul — An Interpretive Biography of Charles Mingus. L’auteur ? Krin Gabare. Le prix ? 34,95 $US.

 

Tête chercheuse du jazz ainsi qu’en témoigne son site Do the Math et ses aventures avec le trio Bad Plus, le pianiste aussi fin qu’étonnant, Ethan Iverson va rejoindre le corps professoral du très réputé New England Conservatory à compter de la rentrée universitaire d’automne 2016.

 

Le Festival de jazz de Detroit vient d’annoncer que le contrebassiste des contrebassistes, Ron Carter, sera l’artiste en résidence lors de la prochaine édition de l’événement, soit du 2 au 5 septembre.

 

L’album libéré du temps : Dexter Gordon Quartet. Biting the Apple sur étiquette SteepleChase enregistré en novembre 1976 avec Barry Harris au piano, Sam Jones à la contrebasse et Al Foster à la batterie. C’est costaud.

 

À la rubrique vidéo de la semaine, on inscrit : Ron Carter Trio au Jazzwoche Burghausen 2006. Plus d’une heure trente de régal avec Jacky Terrasson au piano et Russel Malone à la guitare.