Fred Fortin lance «Ultramarr», un album éclectique

Le nouvel album de Fred Fortin regorge de personnages déviants.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le nouvel album de Fred Fortin regorge de personnages déviants.

N’allez pas croire qu’après le bruit des guitares et les longues tournées occasionnés par un disque de Gros Mené et deux de Galaxie, Fred Fortin avait besoin de ranger ses amplis et de se mettre de la ouate dans les oreilles. Revenir ainsi à une chanson moins riche en décibels n’est qu’une simple question de cycle de création auquel l’auteur-compositeur-interprète a repris goût avec Ultramarr, un cinquième album nourri de folk, de prog-rock, de jazz et de sa passion récente pour la vie et l’oeuvre du génie de la pop américaine Brian Wilson, des Beach Boys, « un Beatles à lui tout seul ».

« Je ne suis pas un gars tellement politisé », dit Fred Fortin avec sa candeur habituelle. Pourtant, « j’ai plein de tounes [qui parlent du] Canada. C’est un thème récurrent. Des tounes de cigarettes, aussi, et pourtant je ne fume pas… »

La nouvelle chanson portant l’ironique titre Amour au Canada fut composée et enregistrée le 19 octobre dernier, au soir des dernières élections générales fédérales. Fred s’était mis à l’abri des mauvaises nouvelles dans son chalet à Saint-Félicien. « J’suis même pas allé voter, mais ce soir-là, je pensais au spectre de Stephen Harper. J’étais sûr qu’il allait rentrer. »

Voilà pour la première des deux significations à donner au titre de l’album, Ultramarr : y’en a ras-le-bol. « Certains bouttes, tu bois du vin avec tes chums pis t’es bien ; d’autres, tu payes tes bills. Comme tout le monde. » Fallait que ça sorte, en forme chanson de préférence, et à les entendre, ces 11 toutes fraîches, on se dit que Fortin était vraiment rendu au bout du rouleau car elles sont toutes excellentes.

La seconde signification, elle, est musicale : Ultramarr, c’est vrai que ça sonne bien pour un titre d’album, et puisque Fred a aussi une fixation lexicale sur les vieux chars et l’odeur du gaz… « C’était simplement le titre d’une chanson. Quand je l’ai montrée aux boys, ils m’ont dit : t’as pas le choix, c’est ça le titre du disque ! »

Ses mauvais compagnons

Les fans de Fortin connaissent très bien « les boys », ses mauvais compagnons à lui, pour reprendre le mot de Plume, revenus l’aider à redémarrer son cycle de création. Olivier Langevin, leader de Galaxie, cette fois à la basse sur la moitié du disque. Le claviériste François Lafontaine. Un petit nouveau, Sam Joly, qui joue de tout. « Il est vraiment doué. Il joue de la batterie sur la moitié des chansons, et il imite mon style, il joue comme moi. » L’autre moitié de l’album fut enregistrée à Montréal avec de nouveaux collègues, Andrew et Brad, mieux connus comme les Barr Brothers (y’a Joe Grass, aussi, qui donne un coup de main aux guitares).

Ainsi, Ultramarr passe pour le plus éclectique des albums de Fortin. Après Planter le décor (2009), riche en orchestrations de cuivres, le musicien intègre des références jazz encore plus évidentes à cet ensemble où chanson rock, guitares folk et structures rock progressif se mêlent instinctivement.

« Je crois que si j’ai évolué musicalement, c’est juste dans la manière de jouer, de chanter. C’est une évolution lente : moi, j’ai besoin de recul, de prendre le temps pour assimiler. J’écoute plein d’affaires : Miles Davis, Coltrane, ça me donne de gros frissons. Je sais que ce n’est pas moi, je n’ai pas ce talent. » Mais l’envie de nuances, d’expérimenter avec d’autres formes le motive. « Le rock, on sait qu’on est capable [d’en faire]. L’idée est d’aller [explorer] une autre intensité et de cultiver ça le plus possible. »

Ça ne s’entend pas d’emblée, mais l’influence de Brian Wilson, le génial compositeur et arrangeur des Beach Boys, est partout sur Ultramarr, dans l’approche musicale et thématique, assure Fred Fortin.

« Pet Sounds est un album que je m’étais gardé, comme un grand cru, explique-t-il. Je connaissais des chansons par-ci par-là, mais pas l’album en entier. Puis j’ai trouvé le vinyle », et il a vu la lumière au point de tout vouloir dévorer sur l’homme et sa musique — c’est l’effet que fait la musique des Beach Boys sur ceux qui ont le bonheur de s’y plonger, en témoigne l’auteur de ces lignes.

Ému par Wilson
« J’ai regardé plein de documentaires sur Wilson », puis sur le légendaire Wrecking Crew, son orchestre de studio, dont faisait partie Glen Campbell, dont il a aussi dévoré l’oeuvre. « [Wilson] m’a vraiment ému comme bonhomme, il m’a ébloui par son talent, tout ce qu’il représente. Il a halluciné ses projets au point d’en être malade. Je ne voudrais jamais que ça finisse quand j’arrive à la dernière chanson [de Pet Sounds]. »

L’influence du Californien sur Ultramarr est sans doute plus humaine que musicale, avance Fortin, évoquant les moments tragiques de la vie de Wilson et les troubles mentaux qui l’ont suivi des années 70 à aujourd’hui. « L’idée de me laisser aller complètement dans mes chansons, même si c’est fou, un peu déviant. Son histoire m’inspire et me pousse à en donner le plus possible musicalement. »

Ultramarr (paru chez Grosse Boîte) regorge de personnages déviants, comme le pauvre type de la chanson-titre qui aime sa blonde mais pas son job, ou encore l’étrange homme qui a perdu ses cigarettes dans Douille.

« Je visais à faire une chanson absurde, détaille Fred. Ce n’était même pas une chanson je pensais garder sur l’album. » Il l’aurait alors sans doute ajoutée à la pile de chansons qui alimenteront le prochain album de Gros Mené. « Sauf que mon fils, que je croyais endormi sur le divan pendant que je travaillais dessus, s’est réveillé et m’a dit : “ Tu peux pas dire ça, papa. C’est pas bon !  »

« Sur ce nouvel album, je suis comme parti dans ce trip-là », fou, exutoire, complètement libre. À nous de le suivre.


Fred Fortin - Douille