Le grand voyage de Marie-Jo Thério vers elle-même

Marie-Jo Thério
Photo: FrancoFolies de Montréal Marie-Jo Thério

Déjà, d’un bout à l’autre de Chasing Lydie, le double album paru en 2011, ça se voyait autant que ça s’entendait. Marie-Jo Thério avait trouvé dans l’histoire de sa propre famille ce qu’elle avait cherché toute sa vie, une réponse à sa propre quête. « Who gave me this fire within ? » chantait-elle dans Chasing Memory. Qui ? Sa grand-tante Lydie LeBlanc, partie d’Acadie en 1927 pour aboutir à Waltham, au Massachusetts, et poursuivre son rêve d’être chanteuse de cabaret, rebaptisée Lydia Lee. Une histoire vraie que Marie-Jo déploya sur les quatre faces des deux vinyles, avec des personnages, des tableaux, un fil narratif : on l’avait écrit alors dans le papier de l’entrevue avec l’artiste, il fallait tôt ou tard que ça existe sur scène autrement qu’intégré à un spectacle habituel de la chanteuse, fut-il spectacle libre et fou.

Au théâtre Outremont en novembre 2014, c’est pourtant ce que Marie-Jo Thério avait fait, se promenant dans son répertoire sans contraintes et dans le désordre, incluant quelques titres de Chasing Lydie. C’était un fort bon spectacle : on perdait néanmoins Lydia Lee dans la folle farandole. Restait à la faire vivre, cette Lydia, lui trouver un lieu, un contexte, une forme. Ça y est : Chasing Lydie s’épanouit désormais en véritable « musical ». Au Quat’Sous, en première montréalaise ce mercredi (et affichant complet jusqu’à samedi), « On a tous une Lydia Lee » tient la promesse de 2011. Mieux, c’est le plus grand accomplissement de la carrière de Marie-Jo Thério. En cherchant Lydia Lee jusqu’au théâtre, c’est elle-même qu’elle a trouvée. Sous toutes ses facettes.

Elle y est plus libre que jamais, et sa propension au dérapage incontrôlé trouve son espace à l’intérieur d’un cadre, en servant une histoire. Marie-Jo Thério, avec une vivifiante petite troupe de chanteurs-comédiens (acadiens pour la plupart, dont deux des Hay Babies), avec un fichu bel orchestre en vestons gris et noeuds papillon, avec Brigitte Poupart à la très inventive mise en scène, avec des saynètes burlesques et des numéros de production épatants, s’est donnée un canevas où tout est possible, mais où l’on ne perd jamais en chemin la quête, la raison d’être.

Réinventée en Freddy à la recherche de Lydia Lee, mais redevenant Marie-Jo Thério au piano, elle s’autorise tous les registres et tous les points de vue : le présent et le passé se télescopent, le ragtime et le funk se succèdent, les projections sont résolument modernes sans la moindre impression de décrochage, une série d’auditions au Boston’s Cocoanut Grove devient une authentique revue de cabaret (ça va du western à la Yves Montand, à la Fever de Peggy Lee…), et l’on rigole autant que l’on est ému. Car Freddy, finalement, ne rencontrera jamais Lydia Lee, ne trouvera qu’un accordéon caché dans une trappe sous la scène, et l’étreindra.

Et les chansons de Chasing Lydie resplendissent, et This Town Is Cold, Blow Wind Blow, Snow Against Sugar Cane se révèlent de grandes ballades dures et belles, et Marie-Jo Thério brille autant qu’elle s’efface, trop heureuse de l’écrin fourni, enfin au diapason entre l’intention et le résultat dans ce théâtre qui est son prolongement et son rayonnement. Il n’y a pas plus grand voyage que celui qui mène à soi : cette grand-tante — qui aurait eu 99 ans ce jeudi, précise la petite-nièce — aura permis à Marie-Jo d’exister entièrement.

1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 17 mars 2016 10 h 41

    C'est fou ce que fait l'asservissement

    Quand j'entends Marie-Jo Thériault je suis toujours frappé par le résultat de l'asservissement, qui fait qu'elle chante en anglais la plupart du temps!

    Elle a pourtant une voix magnifique, pour ne pas dire unique.