Un regard attendri et compassionnel

Le chef d'orchestre Bernard Labadie
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le chef d'orchestre Bernard Labadie

L’espoir de pouvoir diriger à nouveau un jour les plus hauts chefs-d’oeuvre de la musique sacrée a aidé Bernard Labadie à vaincre son redoutable cancer. Cette Passion selon saint Matthieu de Bach, il l’a vue défiler dans sa tête sans doute des milliers de fois en près de deux ans. Mais il ne l’avait certainement pas imaginée comme cela.

Le mot de Lamartine « un seul être vous manque, et tout est dépeuplé » n’est pas vain. John Mark Ainsley a dû déclarer forfait comme Évangéliste sans possibilité pour l’organisation de se retourner. Le rôle crucial — c’est lui qui raconte l’histoire — de la Passion est donc retombé sur les épaules de David Webb, jeune ténor anglais frais émoulu de la Royal School of Music de Londres, qui avait été engagé pour chanter les airs de ténor.

Bernard Labadie peut bénir le ciel de ne pas être tombé dans le panneau de béotien dans lequel Kent Nagano s’est jusqu’ici complu à tomber, c’est-à-dire de faire chanter les airs de ténor par l’Évangéliste (heureusement le chef de l’OSM va enfin changer son fusil d’épaule dans sa Passion selon saint Matthieu en novembre prochain).

En ayant prévu initialement deux ténors différents (un pour la narration, l’autre pour les airs), Les Violons du Roy ont pu assurer la tenue du concert, même si, en la circonstance, Webb s’est trouvé contraint de porter les deux casquettes.

Cela posé, il était assez patent que le pauvre David Webb n’avait strictement aucune idée du rôle de l’Évangéliste, qu’il semblait déchiffrer autant que faire se peut. C’est par ailleurs un emploi dont il n’a ni la voix brillante, ni la stature, ni les mots, puisque sa prononciation trahit qu’il ne parle pas allemand. Il y eut quelques accidents, où, perdu, l’orgue lui donna la note. Bref, il assura dans les passages élégiaques, patina lorsque la narration se faisait plus active ou véhémente. Mais le défi était insurmontable et Webb sauva la tenue du concert.

Pour les Violons du Roy, ce fut un grand « ouf » et des effusions en fin de concert ; pour le public cela se traduisait par « quel gâchis » : expérience stressante de vivre trois heures et demie à se demander ce qui va encore bien pouvoir arriver à ce pauvre chanteur qui a chaussé des sandales cinq pointures trop grandes pour lui !

Alors, pour se déstresser, on écoute le Jésus exemplaire de Neal Davies et les apparitions opératiques de Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin. Je n’ai rien compris pendant deux tiers de sa prestation aux sons couverts et à l’élocution pâteuse d’Andrew Foster-Williams. Mais comme il chantait ses airs avec clarté, j’en ai conclu qu’il tentait de réaliser une composition « théâtralo-vocale » de la veulerie de Judas, avec un effet médiocrement efficace.

Regret et miracle

Autre regret : pour sa prochaine Passion, Bernard Labadie devrait engager des germanophones. Prononcé par Marie-Nicole Lemieux, le premier air de contralto laisse croire qu’elle a manqué la correspondance de son autobus (« Bus untreu », comme cela a été entendu, veut dire « infidèle à l’autobus » alors que le texte parle de « contrition et repentance »).

Une fois l’ensemble décanté, il reste le miracle : la vision singulière, profondément compassionnelle de Bernard Labadie, une sorte de cathédrale dont l’édification s’achève dans un transcendant choeur final. Ce regard tendre sur la souffrance et ses enseignements passe à travers une douceur des attaques, une coulée des mots, une totale absence de dureté — ce qui, sur le fond, oppose chez Bach la Passion selon saint Jean et celle selon saint Matthieu. C’est pour cela que, dès le début de la Passion selon Saint Matthieu de Bernard Labadie, on se croit cajolés par une sicilienne. Le croyant peut bien être bercé, puisque au final est célébré le « doux repos », où, « dans la joie suprême, se ferment les yeux ».

Ce miracle, accompli grâce aux réponses musicales parfaites des Violons du Roy et de La Chapelle royale, mérite d’être vécu une nouvelle fois dans quelques années. On espère que, pour cette occasion, un mécène offrira à ces musiciens d’exception la possibilité d’engager Julian Prégardien (fils de Christoph) en Évangéliste. Pour l’heure, c’est Kent Nagano qui l’aura à sa disposition le 30 novembre 2016. On verra bien ce qu’il en fera…

La Passion selon saint Matthieu

Oeuvre de Jean-Sébastien Bach. Avec David Webb (ténor, Évangéliste), Neal Davies (Jésus), Karina Gauvin (soprano), Marie-Nicole Lemieux (alto), Andrew Foster-Williams (baryton-basse), La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Maison symphonique de Montréal, samedi 12 mars 2016.

6 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 14 mars 2016 06 h 34

    C'est dommage !

    La représentation que vous décrivez est bien différente que celle que nous avons eu à Québec, avec Ainsley dans le rôle de l'Évangéliste. On se demande si ce n'est pas trop demander aux musiciens de donner un tel concert (de plus de 3 1/2 heures) trois fois en quatre jour, à Québec et à Montréal. Enfin, c'est dommage car le concert de mercredi à Québec m'avait apparu du plus haut niveau.

  • René Tinawi - Abonné 14 mars 2016 07 h 46

    Le risque!

    Avec plusieurs solistes requis pour la Passion ou pour un opéra, malheureusement il y a toujours un risque qu'un chanteur important soit indisposé.
    Mais la Passion a quand même eu lieu et j'en été ravi, peut-être parce que je ne parle pas l'allemand. Merci infiniment M. Labadie!

    Ma grande déception, en sortant du concert a été d'être assourdi par une musique disco-barbare dans l'endroit ouvert adjacent à la Maison Symphonique. Les airs de la Passion que j'avais encore en tête ont vite été atténués par ces boum-boum à 150 décibels.

    Samedi soir vers 11 PM, la Place des Arts était la Place des Horreurs.

  • Christophe Huss - Abonné 14 mars 2016 08 h 17

    Vacarme

    Merci Mr Tinawi d'avoir relevé cela.
    Je ne voulais pas polluer mon article, car le concert l'avait assez été, mais après le concert Dutoit 1 c'est le second grand rendez-vous en un mois saccagé à la sortie par une assourdissante sono de discothèque.
    Nous l'avons déjà écrit, cela n'a pas sa place à ces moments là et à cet endroit là.

    Christophe Huss

  • Jean-Luc Malo - Abonné 14 mars 2016 08 h 27

    Recueilli mais pas assez...

    Certes, on a senti du recueillement dans cette interprétation de Montréal mais pas assez pour accéder à cet état sprituel de la prière, que Bach souhaitant dans ses oeuvres religieuses, la parfaite adéquation de la musique au texte. Mais, nous vivons dans un univers qui a balancé la dimension spirituelle. M. Labadie a cédé à la tentation de presque tous les interprètes contemporains du baroque d'accélérer les tempis, en réduisant forcément le recueillement spirituel, en particulier dans le choeur final qui dit "Christ bien aimé, nos larmes coulent". Le rythme proposé par M. Labadie était plutôt celui d'un ruisseau cascadant au printemps...Hum, ré-écoutez Richter et le choeur Bach de Munich pour comprendre ce qu'est un vrai recueillement en plus d'apprécier de grands chanteurs: Fisher-Diskau, Janet Baker, Edith Mathis...
    Jean-Luc Malo
    abonné

  • Jacques Maurais - Abonné 14 mars 2016 09 h 02

    C'était beaucoup mieux à Québec, apparemment

    C'est malheureux que vous n'ayez pas fait le déplacement à Québec pour le premier concert, mercredi soir. Avec l'opus 111 par Maria Joao Pires deux jours plus tôt, nous avons eu droit à deux concerts sublimes en une semaine, difficile de demander mieux.