Concerts classiques - De la personnalité à revendre

Si le concert de lundi soir du Quatuor Alcan n'a pas toujours été impeccable, au moins avons-nous entendu une formation vraiment passionnante. Les réserves qui affleurent tiennent toutes au fait que ces musiciens prennent toujours un peu de temps à se réchauffer. Ainsi, dans le troisième quatuor de l'opus 18 (Beethoven), il faut attendre la reprise pour que de petits accrocs d'ensemble, attribuables à une certaine nervosité, de même que de légers flottements d'intonation s'effacent.

Par contre, quel équilibre dans la tenue du discours polyphonique! L'Alcan réussit à transcender la rigueur de l'écriture pour en faire savourer tout l'esprit, voire l'humour, avec une simplicité digne du plus grand raffinement. Tout cela est servi avec, chose rare aujourd'hui, une sonorité assez unique.

En effet, la standardisation du son des divers quatuors à cordes fait qu'on ne retrouve que fort peu de différence sonore en ce moment entre les diverses formations. À ce chapitre, le son du Quatuor Alcan s'avère certes moins brillant et moins tendu que celui de tant de formations américaines ou autrichiennes, mais tellement plus riche en nuances de timbre que le fait de réentendre le Beethoven avec ce genre de couleur un peu plus moirée fait du bien. Un bel exemple en est d'entendre la façon dont le violoncelliste aime à faire résonner et vibrer son instrument après les diverses cadences. Dans l'acoustique de la salle Claude-Champagne, on entendait de véritables délices.

Les couleurs sombres vont bien aussi au Premier Quatuor de Bartók, qui a suivi. Encore une fois, le départ a été légèrement timide, mais le sens de la construction et de l'élaboration de l'espace a poussé les interprètes vers une fin troublante. Toutes ces figures qui se reprennent en inversion, qui se heurtent, qui se voient bousculées par les rythmes parfois lancinants, cela est plus que mis en place, cela est senti et rendu avec conviction, une fois passé le trac préliminaire.

Quant au quatuor de Grieg, l'Alcan y a fait s'épanouir une sonorité collective d'une ampleur stupéfiante. Aussi riches que les premiers accords, les élans lyriques sont pris avec une passion qui vient de l'intérieur du son, conçu de manière presque symphonique, sans que rien ne soit jamais forcé. Les instants plus tendres ont été pris tout aussi idoinement, ce qui fait qu'une page souvent ennuyeuse a transmis un autre reflet. Ce souffle large, on le connaissait peu à l'Alcan, et il lui sied fort bien. Surtout, il confirme la justesse du choix des musiciens de foncer dans leur voie plutôt que de suivre la mode. On appelle cela de la personnalité, et l'Alcan en a à revendre.