Le bal à tous

Touré Lamine s’installe dans «son bureau» à l’entrée du Balattou sept nuits par semaine depuis 1985.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Touré Lamine s’installe dans «son bureau» à l’entrée du Balattou sept nuits par semaine depuis 1985.

Le Balattou à Montréal célèbre son 30e anniversaire en offrant trois soirées gratuites avec des artistes de toutes les époques qui ont marqué son existence. Comment raconter toutes ces soirées vécues là-bas, l’heure africaine, la chaleur étouffante de l’été, la proximité des artistes, les grands miroirs en face à face, les vieux fauteuils en demi-lune, la foule parfois si compacte qu’il est difficile de bouger et même la sono laborieuse des débuts ? Cet endroit est un berceau, un culte, un incubateur de talents, le fruit de la vision d’un homme qui est devenu le grand frère de toutes ces passionnantes musiques montréalaises, qu’elles soient « tropicales », « métissées » ou simplement « du monde ».

Cet homme, Touré Lamine pour les Africains, Lamine Touré pour les autres, ou, « Ti-Touré » pour les intimes, ne le cherchez pas avant la fin de l’après-midi, mais jusqu’à 3 h du matin, il s’installe dans « son bureau » à l’entrée du Balattou sept nuits par semaine depuis 1985. Chaque jour avant d’arriver à la salle de spectacle, il appelle chaque membre de son personnel à tour de rôle et tente de régler les problèmes avec eux. Son angle est complètement différent de ce à quoi on s’attend d’un personnage de l’industrie de la musique et ses phrases résonnent très souvent comme des métaphores et des paraboles.

« La vie, c’est quelque chose quand même. La vie, c’est à dix doigts et les dix doigts ne sont pas là pour rien. Ça veut dire que tu ne peux rien faire tout seul. Tu ne peux jamais soulever quelque chose avec un seul doigt. » Il disait cela il y a dix ans et cette phrase résume une partie de sa philosophie. Avec Alex Boicel, il a créé le Café Créole en 1976, et toutes les fins de semaine, il y installait ses propres appareils de sonorisation. Neuf ans plus tard, il a récidivé en ouvrant le Balattou avec Suzanne Rousseau et Lise Marcil.

« Dès le début, on mélangeait les musiques : du tropical, de la musique canadienne, du folk et tout ça. Je n’aime pas le ghetto. Quand tu es dans le ghetto, tu te retardes toi-même, dit Touré. Je prends le Balattou comme laboratoire avec la danse la fin de semaine et les concerts en semaine. Si on dit “ discothèque seulement ”, tu n’as pas de relève. Les musiciens doivent avoir un endroit pour venir se montrer en public. »

Déferlante africaine

 

Dans les années 1980, la revue française Actuel définit le concept de sono mondiale et provoque la déferlante africaine, alors qu’en Angleterre, le premier festival Womad est organisé entre autres par Peter Gabriel. À Montréal, quelques bars sympas comme le Isasa, le Septimo Cielo, le Baobab et le Keur Samba font aussi connaître les musiques du Sud, mais le Balattou devient en plus le camp de base du Festival Nuits d’Afrique qui est lancé en 1987, tout juste en face sur Saint-Laurent.

Touré a souvent raconté la scène : « J’aperçois un enfant qui m’appelle “ papa ” en regardant sa mère. Je me dis que notre travail ne lui est pas accessible. Il nous faudra créer un festival familial. » En entrevue cette semaine, il complète : « On n’avait pas d’argent et c’est moi qui commanditais par le Balattou. On a fait avec pendant sept ans sans subventions. On fonctionne toujours de la même façon, même avec les artistes internationaux. On commence à les produire au Balattou et lorsqu’il est plein, on cherche un endroit de 400 places, puis de 1000, et ainsi de suite. » À cause de cela, des artistes d’envergure ont présenté leur première montréalaise au Balattou. Pensons à Loketo, Baaba Maal, Papa Wemba, Fatala, le Super Rail Band de Bamako, Ismael Lo et des tonnes d’autres.

À partir des années 1990, le festival devient l’un des plus importants du genre en Amérique du Nord, peut-être même le plus important, toujours relié au Balattou et à son non qui signifie « bal à tous ». Depuis une décennie, l’équipe de Touré a créé la vitrine des Syli d’or de la musique du monde et la série Rythmes au féminin. Cela s’ajoute au Festival de musique du Maghreb, que Touré avait lancé avec Saïd Mesnaoui il y a un quart de siècle. Et du Balattou, que reste-t-il ? Tout, rien n’a changé.

« Moi, je ne suis pas dans le côté du changement. Nous, les gens du tropical, on ne déménage pas beaucoup, ici oui. Là où je suis né, en Guinée, ma famille habite encore dans la même maison », rappelle Touré, danseur et chorégraphe, couturier-tailleur et homme d’affaires, drôle de mécène aux allures de sorcier. Il est maintenant chevalier de l’Ordre national du Québec.

Et qu’en est-il des courants musicaux actuels au Balattou ? Réponse de Frédéric Kervadec, programmateur des Nuits d’Afrique : « On cherche maintenant un équilibre entre les styles qui ont marqué une époque et les styles plus urbains, influencés aussi bien par le hip-hop que la musique électronique. La fusion se fait de plus en plus et de mieux en mieux. » Nous voilà donc à l’aube du 30e Festival international Nuits d’Afrique.


Dally Kimoko - Balattou à Montréal

Une nuit mémorable

« On est en pleine crise du verglas, l’hiver nous a pris en otages, les gens ne peuvent pas sortir, il n’y a pas de taxi et on est resté. Heureusement, j’ai la vidéo, je mets l’écran, on regarde ça, on danse, on rigole. Les gens demandent du café, mais je ne peux en donner. On est restés jusqu’à six heures du matin. » Lamine Touré

La mission sociale du Balattou

« Un jour à Mirabel, un homme marche la nuit, il s’en va downtown. Un taximan l’aperçoit, nous l’amène au Balattou. L’homme est ghanéen, n’a pas d’argent et a perdu sa valise dans l’avion. Je lui trouve un hôtel et le lendemain, l’homme se rend compte qu’il ne devait pas venir à Montréal, mais à Toronto. On paie donc son transport pour Toronto. Là-bas, le gars est devenu une star. »
 
Lamine Touré

Des concerts marquants

Fatala en 1990 : « Il y a plein de monde qui attend dehors et c’est déjà plein à l’intérieur. On amène un micro jusqu’à la porte, on dit aux gens d’aller prendre un café dans le quartier et de revenir dans deux heures. On fait le spectacle, les gens sont revenus et on a rempli encore. On a fait la même chose avec Papa Wemba. D’autres concerts majeurs ? Tshala Muana, Baaba Maal, Ismael Lo et Mahlathini. » Lamine Touré

Les tambours du monde

Les tambours du monde avec Vovo, Daniel Bellegarde, Zal Sissokho, Elli-Miller Maboungou, Sadio Sissokho, et Yamoussa Bangoura et autres. «À la croisée des chemins» avec Jab Jab, Veeby, Rookie Rook, Élété, Takeyce-Ti et Kali de Kali Dub «Les 30 ans du bled de Montréal» avec Karim Benzaïd, Khalil Abouabdelmajid, Chakib Kouidri et Fathallah Laghrizmi. Renseignements : 514 845-5447, balattou. com



À voir en vidéo