Comment écrire 21 chansons en sept jours

Carl Prévost, Éric Goulet, Ariane Ouellet, Mara Tremblay, Luc De Larochellière, Michel Rivard et Gilles Bélanger
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Carl Prévost, Éric Goulet, Ariane Ouellet, Mara Tremblay, Luc De Larochellière, Michel Rivard et Gilles Bélanger

Un pari fou, Sept jours en mai ? Quand on écoute le résultat du grégaire projet, à tout le moins les 14 chansons de l’album, sur les 21 écrites, composées et enregistrées en sept jours et pas un de plus, on se dit : pas de trouble, tous des pros. Savent y faire, un couplet ne devait pas attendre longtemps son refrain. Assez d’expérience conjuguée pour ne pas s’enfarger dans les fleurs du tapis : pas un concours de rimes riches. Eh ! Mara Tremblay, Michel Rivard, Luc De Larochellière, Éric Goulet, Gilles Bélanger, le duo Mountain Daisies (Ariane Ouellet et Carl Prévost), c’est la société d’appréciation mutuelle. Et le studio B-12 de Valcourt un endroit idéal. Conditions gagnantes.

Mardi dernier à l’Open Country de Mountain Daisies au Verre Bouteille, ça me semblait encore plus évident : tous, ils ont partagé ces soirées où l’on countryfie toutes sortes de chansons, où l’on se lance un peu dans le vide (encore mardi, l’invité Philippe Brach était libre et déchaîné, allant jusqu’à jouer Stuck in the Middle With You de Stealers Wheel…). Quand on a fait l’Open Country, on n’a plus peur de rien.

Quand même, c’était gonflé, le jeu suggéré par Éric Goulet, piger dans un chapeau un thème et le nom du partenaire de création, inventer en trois heures une chanson, ça n’offrait pas de garanties. Et si le pari n’avait pas été tenu ? « J’avais la chienne, avoue Gilles. Pas très bien dormi la première nuit… » Luc donne la mesure de son défi : « J’écris autour de 30 titres pour en garder une douzaine. Et ça me prend un ou deux ans… » Ariane et Carl, moins aguerris qu’un Rivard, mettons, n’étaient pas trop rassurés : « Ça pouvait ne pas marcher. » Éric était confiant, évidemment, c’était son jeu : « On se doutait bien que les artistes en présence ne pourraient pas livrer de mauvaises chansons, il y avait cependant le doute qu’elles ne soient pas complétées sur-le-champ, doute qui s’est évanoui très rapidement… »

Certains avaient collaboré avant. Mais un Luc De Larochellière avec un Michel Rivard, c’était soluble ? « On n’en revenait pas d’être en train d’écrire une toune ensemble, mais ça ne nous a pas empêché de l’écrire », résume Michel. Rencontres appréhendées ? Gradation du risque selon Mara : « Ma première pige a été avec Éric et j’avoue que ça m’a sécurisée puisqu’on est de vieux amis. La pige avec Michel était la plus intimidante puisqu’il est l’une de mes idoles d’écriture. Et avec Gilles, je plongeais dans le vide, je ne le connaissais pas, et ça a été la collaboration la plus facile. » Ça s’entend, particulièrement dans Cartes postales, chanson qui semble être venue toute seule « au bout du crayon ».

Écrire, composer, même quand on a tout le temps, suppose des blocages, des séquences d’accords qui ne trouvent pas leur résolution, des solutions de facilité à éviter : trois heures de création et solution, c’est peu, non ? Michel savait comment procéder. « C’est comme en impro, Marcel Sabourin me l’a dit, y a juste une façon : dire oui à la personne en avant de toi. Tu entres dans le jeu. Pareil pour l’écriture de chansons. Quand l’autre te lance une phrase qui n’est pas celle que tu aurais mis, ben mettons-la, et voyons où ça s’en va. Après, le travail de finition a lieu, et tu gosses. C’est la partie craftmanship, mais vécue en accéléré : rendu à deux heures trois quarts, tu les trouves, les trois dernières lignes ! »

Contraintes, clarté, communion

Contraintes libérantes, en l’occurrence. « Les thèmes qu’on pigeait avant de commencer à travailler nous ont beaucoup aidés à donner l’élan de départ, disent Ariane et Carl. Mais si on n’avait pas eu de limite de temps, on aurait pu niaiser longtemps sur un texte ! » Éric renchérit : « En ne laissant pas trop de temps aux créateurs, tu élimines les moments de doute et de tergiversations. » Mara tranche : « Nous n’aurions jamais écrit ces chansons sans les piges et les contraintes. C’est clair pour moi. »

Moments de clarté ? Révélation d’entrée de jeu pour Luc : « La première chanson de la semaine, Après moi, écrite et composée avec Gilles Bélanger. C’est là que j’ai vu que c’était possible et que ça pouvait dépasser le simple exercice et donner de vraies chansons avec une réelle profondeur. » « Ouvrir son imaginaire est très intime, confie Mara. Je le savais, mais là je l’ai vécu. Je fais maintenant partie de ces six autres êtres humains et ils font partie de moi. C’est merveilleux. »

Communion pendant la création, mais aussi après, comprend-on. Expérience de coexistence autant que de musique ? Pas à peu près. Les repas sont mentionnés par tout le monde. Éric : « Je me souviendrai aussi de nos fous rires et des soupers bien garnis en blagues, anecdotes et libations diverses ! »

De quoi vouloir prolonger le plaisir, et pas seulement lors de la tournée qui démarre le 21 mai à Saint-Eustache. Mariages en vue ? Luc est plus que volontaire. « Chacun d’entre eux a désormais accès à mes services quand bon lui semblera. Quelques chansons ont déjà suivi et d’autres sont à venir. » Éric affirme : « Chacune de ces rencontres aura des suites, j’en suis sûr ! »

Sept jours en mai, les soirées de l’Open Country (où l’on retrouve souvent le batteur Vincent Carré, seul musicien complémentaire du projet), les Douze hommes rapaillés, ça fait beaucoup d’occasions saisies de jouer à plusieurs. Est-ce que ça répond au besoin de se sentir exister très fort, en ces temps incertains pour les carrières de chacun ? « Oui, je crois, déclare Gilles sans ambages. C’est peut-être l’âge, mais le nombre renforce, énergise. Comme disait Saint-Ex (à peu près), le but n’a pas d’importance, c’est la route qui compte. Ben putain, on y est ! »


Sept jours en mai

Mara Tremblay, Michel Rivard, Luc De Larochellière, Éric Goulet, Gilles Bélanger, Mountain Daisies, Spectra Musique