Pires-Nagano: gigantesque!

Commençons par l’aspect le plus pragmatique : il restait, à l’heure où nous écrivions ce compte-rendu, quelques billets pour ce samedi. Donc, si vous aimez Bruckner, ruez-vous sur le téléphone (514 842-9951, ça vous évitera de chercher…) : ce concert, l’un des cinq plus beaux donnés par Kent Nagano en dix ans à Montréal, est à ne pas manquer.

Alors, les qualificatifs ? Ils sont vite épuisés : immense, glorieux, renversant… Fermez les yeux. Où sommes-nous, en aveugle, à entendre ces dosages infinitésimaux dans Beethoven, ces attaques parfaitement cultivées et ces trompettes et trombones qui phrasent Bruckner au lieu de le plastronner ? Berlin, Budapest, Amsterdam ? Non. Montréal, Maison symphonique, OSM.

Car cette 4e de Bruckner est immense, glorieuse et renversante. Elle l’est dans l’absolu. Elle l’est encore plus, culturellement, pour un orchestre nord-américain. Pittsburgh, Montréal, et probablement Cleveland et Philadelphie sont les havres pour Bruckner sur ce continent, un compositeur qui ne plaît toujours pas à tous, mais qui nourrit profondément les amateurs.

Je ne forcerai jamais personne à apprécier Bruckner ; il provoque des rejets même chez certains de mes meilleurs amis. Mais ceux qui y sont sensibles ont de quoi thésauriser ce concert pour leur vie entière. C’est ce qu’il adviendra aussi, sur scène, au corniste John Zirbel qui semble la jouer, sa vie…

Ce que Nagano trouve — à la perfection dans les mouvements 1 et 2, quasi parfaitement dans le 3e, et excellemment dans le 4e —, c’est cette alliance du vin et de l’eau : « animé, mais pas trop vite », « andante quasi allegretto ». Cette mouvance intérieure est omniprésente dans les transitions et une architecture qui évite de construire la symphonie en des séquences accolées.

Cette 4e articulée et clairement édifiée évoquera aux amateurs la 8e Symphonie réussie par Boulez à St Florian avec le Philharmonique de Vienne. Elle rappelait souvent l’art d’Eugen Jochum, par exemple les versions données à Dresde et à Amsterdam par ce dernier, dans la construction polyphonique — trompettes — du début du 4e volet, alors que le climax du 2e mouvement est proprement tétanisant.

Tout cela venait après une grande rencontre. Pires-Nagano, eh oui !, c’est tout un concept. L’un écoutant l’autre en un rituel de musique de chambre impliquant 80 autres personnes. Comment expliquer le génie ? Ce que peut faire le critique est simplement « amener à tendre l’oreille à… ». Je relèverai donc l’art du trille (ce qui promet pour l’Opus 111, dimanche !), l’équilibre des notes médianes à l’intérieur des accords et de manière générale le soin porté à tout ce qui est « intersticiel », entre la mélodie à l’aigu et la ponctuation grave.

Montréal, là aussi, est le temple du 3e Concerto de Beethoven. Nous y avons entendu Lupu, le suprême ; Brendel dans son dernier concert ; Bavouzet, en émule de Guilels, avec le National de France et ce grandiose cadeau de Yuli Turovsky, qui convia Elisso Virsaladze à le jouer. Nous avons maintenant aussi Pires-Nagano dans nos mémoires. Et cela a été immortalisé par les caméras de medici.tv.
 

Maria João Pires et Kent Nagano

Beethoven : Concerto pour piano n° 3. Bruckner : Symphonie n° 4 (1878/80, ed. Nowak). Maria João Pires (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique, jeudi 3 mars 2016. Reprise ce samedi. Accessibilité en vidéo sur medici.tv à partir du 6 mars.

2 commentaires
  • François Juteau - Inscrit 5 mars 2016 14 h 09

    4e de Bruckner

    Nagano a enregistré avec le Bayerisches Staatsorchester la version originale 1874 de la 4e symphonie, très très différente de celle-ci. Mais la version finale est nettement supérieure de toute façon. Bruckner en général réussit mieux à Nagano que Mahler (opinion personnelle).

  • Pierre Chapus - Abonné 5 mars 2016 17 h 40

    À marquer d'une pierre blanche

    J'ai bien dû vérifier deux fois le titre et la signature de cet article: est-ce bien M. Huss le critique musical du Devoir qui déborde ainsi d'enthousiasme ? Hé bien, oui!

    Abonné à la fois du Devoir et de l'OSM je ne me souviens pas d'avoir lu des lignes aussi dithyrambiques de la part de notre chroniqueur. Quelle réjouissante surprise.

    Mais un doute m'assaille: M. Huss n'aurait-il pas fait usage substances illicites ?

    Sans rancune, M. Huss et merci pour tous vos articles.

    Pierre Chapus