Des guitares, une voix: Jordan Officer et ses instruments

« J’ai suivi des cours de chant, j’ai travaillé ma voix. Et j’ai commencé à aimer ça dans mon corps, produire des sons, et tout a changé », raconte Jordan Officer à propos de son identité de chanteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « J’ai suivi des cours de chant, j’ai travaillé ma voix. Et j’ai commencé à aimer ça dans mon corps, produire des sons, et tout a changé », raconte Jordan Officer à propos de son identité de chanteur.

Deux étages au-dessus du Lion d’Or, un grand couloir, de nombreuses portes, du beau bois, des numéros stylisés. Jadis un hôtel, aujourd’hui des locaux loués. Jordan Officer y a le sien. Pas exactement un lieu de répétition, à moins de jouer à très bas volume. « Ce n’est pas très insonorisé… » Pratiques pour ça, les guitares semi-acoustiques, au garde-à-vous dans la pièce. « J’aime ça parce que ça te donne le choix. Avec les archtops, tu peux jouer très délicatement ou rentrer dedans, c’est très physique. »

C’est précisément ce qu’il se promet de faire au Club Soda le 10 mars, pour la première montréalaise du spectacle de l’album Blue Skies : moduler à l’extrême, du presque rien à l’assaut déchaîné. « C’est peut-être un peu trop comme mot, “ déchaîné  », sourit le gentil gars aux favoris en pointe. « Disons que je vais me lâcher plus que jamais. » Il va chercher un étui et m’en sort une Gibson L7 magnifique. « Avec ça, tu peux y aller à fond, ça répond, ça te donne du jus et du tone. À la base c’était une guitare acoustique. J’ai mis un humbucker pick-up qui ne touche pas au corps de la guitare, c’est accroché au pickguard : le corps résonne librement, aussi fort que je veux. » Petit cours de guitare électrique 101 : « Tu sais, une solid body [guitare à corps plein], une Stratocaster par exemple, ça prend une touche légère. Si tu rentres dedans, ça sonne petit… » Il a une expression plus parlante en anglais : « It just craps out, tu comprends ? »

Dans l’ancienne chambre d’hôtel, on est dans le vif du sujet. Ce qui se passe entre les doigts, les cordes, l’aimant, le bois : la vibration, la résonance, la sensualité. « Attends, je vais t’en montrer une vraie belle. Celle qui m’a fait rêver le plus. » C’est une autre Gibson, bien plus ancienne, avec le logo d’origine. « C’est la toute première guitare électrique de production ! Une ES-150 de 1936. On l’appelle le Charlie Christian model » En résumé : Charlie Christian, légendaire et très influent guitariste (l’idole avouée d’un Chuck Berry), dont le jeu génial se perdait dans le gros bruit d’un big band, eut un jour l’idée d’installer un gigantesque aimant sous le bois de sa semi-acoustique. « C’est tellement gros, ça capte très facilement des fréquences et du buzz… mais j’adore le son ! »

Le plaisir physique

Tout un monde. Une passion qui n’a rien à voir avec la carrière. Pas surprenant qu’il ait fallu tant de temps au guitariste Officer pour s’incarner en Jordan le chanteur : les années d’immersion au sein du Stephen Barry Band, toute la période avec Susie Arioli, trois albums en solo… C’est depuis peu que, de son propre aveu, il arrive à « comprendre ce que c’est que chanter ». Entendre : exister en tant que chanteur à l’avant et au centre de la scène. « J’ai toujours chanté une ou deux chansons dans les bands où je jouais. Parce que j’aimais telle ou telle chanson, parce que j’avais envie de faire Promised Land de Chuck Berry, par exemple. Mais je n’éprouvais pas le plaisir physique profond de chanter. »

C’est un discret, Jordan. Fut-il as guitariste, l’homme a l’esthétique « minimaliste » n’aligne jamais les notes « en show-off », et n’a pas « peur des silences ». Chanter pour être entendu, fallait le vouloir. « Il y a eu un déclic à New York, quand j’étais en résidence pour faire l’avant-dernier album, I’m Free. J’ai suivi des cours de chant, j’ai travaillé ma voix. Et j’ai commencé à aimer ça dans mon corps, produire des sons, et tout a changé. Il y a eu comme une libération. Moins de pression de “ bien chanter ”. Quand tu sens que ta voix est un instrument, comme la guitare, que tu peux en jouer, que si tu n’aimes pas comment ça sort, tu peux essayer une autre façon. Tu continues d’exprimer ce que tu ressens, mais ce n’est plus lourd, il n’y a plus le poids du jugement. Tu chantes, c’est tout. »

Et tu peux même bouger sur scène, tu peux même engager quelqu’un pour la mise en scène (Brigitte Haentjens, en l’occurrence). « Je pense que chanter, maintenant, c’est comme la guitare : je le fais pour les bonnes raisons. » La splendide Kay de 1957, modèle jumbo semi-acoustique à bois blond, est d’accord et sourit de toutes ses ouïes. « Tu veux l’essayer ? me lance Jordan. Pour le blues, elle est parfaite. »

Jordan Officer

Au Club Soda, jeudi 10 mars à 20 h.