Voyage dans le Sud avec Poirier

Le DJ, remixeur et producteur de renommée internationale, Poirier
Photo: Saty + Pratha Le DJ, remixeur et producteur de renommée internationale, Poirier

En plein ce dont nous avions besoin pour nous aider à en finir avec l’hiver : de la vitamine C musicale. Comptant ses premiers albums ambiant parus sous son nom de baptême, les deux sous Boundary et les autres sous Poirier, ce rayonnant Migration est le dixième en carrière pour le DJ, remixeur et producteur réputé internationalement pour son amour des rythmiques électroniques percutantes et des musiques antillaises. Conversation autour de ces nouvelles chansons qui exultent le reggae, le dancehall, le kompa et Montréal.

Décryptons d’abord la pochette, coloré collage de formes et de textures. Poirier en expose les détails : la forme de l’île de Montréal découpée dans une carte des Antilles montrant Haïti et la pointe orientale de la Jamaïque. Le mât du Stade discrètement évoqué sur la gauche et derrière l’île, un bout du logo des Jeux olympiques de 1976. Tout ça sur fond de mer, avec un avion qui décolle et des feuilles de palmier.

Une image

Montréal, le kompa et le reggae, tout l’album tient en une image. « L’inspiration pour ce disque me vient de nos soirées Sud-Ouest, avec DJ Ghostbeard », explique Poirier. Une fois par mois durant la belle saison, ces soirées gratuites attirent sur une terrasse du quartier Saint-Henri des amateurs de bonnes vibrations jamaïcaines. « Le plaisir, tout simple, de jouer de bonnes chansons reggae, des vieux classiques, des trucs plus récents. »

« Je l’ai affiché en grosses lettres au mur devant moi, dans mon studio : sweet reggae music. » L’idée maîtresse de Migration, les chansons « dont on retient la mélodie, plus que l’impact du rythme. Des chansons qu’on peut s’amuser à écouter librement chez soi, mais qui sonnent bien dans un club, sur une grosse chaîne stéréo, à plein volume ».

Connaissant le parcours de Poirier, les chansons de Migrations ne pouvaient s’en tenir qu’aux rythmiques one-drop caractéristiques de la musique nationale de la Jamaïque. Sur ses premiers albums (Il n’y a pas de Sud, Sous le manguier), le musicien et producteur cherchait l’équilibre entre le hip-hop instrumental et la musique électronique atmosphérique, tout en faisant référence à ses souvenirs de voyages en Afrique. Les suivants ont ajouté une couche de percussions et de basses, jusqu’à dériver vers le tempo explosif du soca trinidadien, tout en construisant des ponts avec les musiques électronique, techno, house, expérimentale, qui ont nourri son intérêt pour la production musicale.

Migration est une réussite. Le plus accessible de sa discographie, le plus mélodique, le plus accrocheur. « Je sentais que j’étais rendu là, dans ma carrière. Il était temps, après dix albums, non ? » Les amis invités contribuent à diversifier les ambiances, à pimenter les compositions : les complices chanteurs Face-T et Fwonte, les producteurs Machinedrum, Riddimwise et Dubmatix, les vocalistes internationaux Aleisha Lee, MC Zulu et Red Fox.

Ce dernier, vétéran de la scène dancehall new-yorkaise, électrise le simple Jump, un groove dancehall qui évoque le bon son jamaïcain des années 2000 et qui a déjà le potentiel de devenir un succès estival en Grande-Bretagne. David Rodigan, selector (lire : DJ) chevronné, sommité mondiale de la musique jamaïcaine, l’a déjà mis en rotation lourde à son émission hebdomadaire sur les ondes de la BBC. « Pour l’en remercier, je lui ai enregistré un dubplate », ces versions exclusives et personnalisées d’une chanson dont raffolent les opérateurs de sound-system.

Le rythme de la Jamaïque

Bouclé depuis l’automne dernier déjà, Migration paraît alors que les premiers espoirs d’un printemps clément se font encore attendre. Le timing est idéal pour une seconde raison : depuis près d’un an, les influences musicales jamaïcaines percolent la pop grand public, de Cheerleader, succès de l’été dernier entonné par le Jamaïcain Omi, à l’accrocheur Good Times de Jamie XX, une collaboration avec le deejay Popcaan. Plus récemment, Justin Bieber a flirté avec la rythmique du dancehall, alors que Work, le succès de Rihanna en duo avec Drake, est un hommage à une rythmique classique du dancehall des années 90 (le Sail Away Riddim, composé par Richie Stephens).

« C’est cyclique, tout ça, commente Poirier. Tant mieux si l’album tombe à point ! Reste que ce dialogue entre la musique de la Jamaïque et la pop américaine ou européenne existe depuis longtemps. »

Cette migration, qui sert de titre à son nouvel album, concerne aussi les voyages que font les genres musicaux d’une culture à l’autre. « J’ai l’impression qu’on arrive dans une époque tripante pour la musique pop. J’écoute les nouveautés en pop, et je me surprends à réaliser qu’il semble y avoir un rapprochement sur le plan des idées. Il n’y a plus tellement de différences entre mes préoccupations artistiques, et celles des gens de mon milieu, et les préoccupations des grosses stars de la production pop. C’est encourageant. »