La société du «selfie»

Quatre ans après la parution de son premier mixtape, le groupe Dead Obies est déjà au sommet de la scène rap québécoise. Voici qu’il nous offre cet insaisissable second album, Gesamtkunstwerk, disque hybride fait de pistes enregistrées en spectacle intégrées à des sessions d’enregistrement en studio, de rimes en français et en anglais, de thèmes qui vont de la fête avec les amis à cette idée contemporaine de nos vies mises en scène.

On peut toujours compter sur Google pour nous aider dans des cas pareils. Clic, clic, une brève recherche nous révèle enfin que l’imprononçable titre du deuxième album des Dead Obies, Gesamtkunstwerk, signifie « Oeuvre d’art totale ». C’est de l’allemand. « C’est aussi un clin d’oeil, un titre charabia, comme le mélange d’anglais et de français de nos textes, pas toujours apprécié… » dit Yes McCan, en référence à la tempête linguistique qui avait fait l’actualité à l’été 2014 et qui les avait visés.

L’intuition de départ était donc juste. Ça prenait un étudiant en histoire de l’art pour dénicher un titre pareil. « C’est notre ami Maxime, vidéaste, qui l’a trouvé », dit le rappeur Yes McCan, qui ajoute comment en discutant avec lui du concept entourant la création et la mise en marché du disque, ça lui rappelait un concept appris à l’université. Jo RCA ajoute : « Lorsqu’il nous l’a expliqué, c’est comme si on venait de trouver un mot pour décrire ce qu’on tentait de faire avec l’album. C’est-à-dire mixer toutes ces influences-là, la photo, le disque, le spectacle, le documentaire » intitulé Gesamtkunstwerk : ein dokumentarfilm, mis en ligne il y a deux semaines.

Des trois membres de Dead Obies réunis pour cette entrevue, Jo RCA aurait le profil d’un étudiant aux beaux-arts. Songé, posé, à l’écoute, moins bavard que ses collègues 20Some, la conscience tranquille, et Yes McCan, le chaleureux philosophe. C’est ce dernier qui, en son nom et celui de ses collègues, avait répliqué aux critiques de leur langue de scène par une longue et réfléchie lettre ouverte.

Casse-tête

Ne manquent autour de la table que les deux autres MC, OG Bear et Snail Kid, et le producteur, l’alchimiste des sons, VNCE, un des artisans du beat les plus allumés de la scène rap montréalaise. Il a dû trimer fort pour assembler ce disque : les pistes en spectacle, enregistrées devant public durant trois soirs au Centre Phi l’automne dernier avec l’orchestre Kalmunity, puis les pistes studio (surtout les voix), enregistrées jusqu’en janvier dernier. Un vrai casse-tête.

À quatre fans de hip-hop réunis autour de la table, on a beau chercher dans l’histoire de l’enregistrement du rap, on ne trouve pas pareil disque. « Y’a Jay-Z qui a déjà lancé un album live, non ? questionne 20Some. À la base, on essayait de recréer sur disque l’énergie de nos spectacles. Beaucoup de nos fans nous disaient qu’ils comprenaient enfin ce qu’on faisait lorsqu’ils nous voyaient performer. »

Cette impulsion initiale est devenue le fil conducteur de l’album, jusque dans son thème : le spectacle, et le fan intégré au processus de création, « jusque sur la pochette du disque, dit Joe RCA. La fille qui se prend en selfie, ça donne un cliché incroyable ! On a pris la peine de la contacter pour lui demander si elle acceptait d’apparaître sur notre pochette, elle en était ravie. Cette photo évoque tout ce qu’on a mis dans l’album. »

Arrive le moment dans notre conversation où on ressort La société du spectacle de Guy Debord. « Tant qu’à se donner en show, autant le faire pour vrai », résume le jeune homme qui porte le nom de scène Yes McCan.

« C’est jouer avec le vrai et le faux, surtout en tant qu’artiste qui se crée un personnage, poursuit-il. C’est ce qu’on explore sur l’album, le studio, le live… en faisant un lien avec Debord, la marchandisation de notre disque et l’utilisation des réseaux sociaux, sa société du spectacle, cette société moderne qui semble être une accumulation de spectacles. »

« C’est dans l’air du temps : prend Nightlife toujours le premier à mettre en ligne un album photo du dernier show, disons, de Jean Leloup. En regardant ça, t’as aucune idée de ce qu’était le show, mais tu vois tous ceux qui étaient là. Les gens se voient, se donnent en spectacle via les médias sociaux. C’est le premier degré de lecture de notre album : cette idée de vouloir montrer une image plus intéressante que la réalité. Notre marketing, le documentaire, tout ça aide à ouvrir la fenêtre sur cette perspective. »

Rassurez-vous, malgré les prétentions réfléchies du discours de nos rappeurs, Dead Obies restent les Dead Obies. En creusant dans le texte, on décèle toutes ces références à la société du selfie, mais on prend surtout son pied sur les productions qui tonnent de VNCE, l’énergie contagieuse des cinq rappeurs, cette vision d’un rap québécois alerte, branché sur les mouvances du hip-hop américain, mais distinctement d’ici.

« Surtout, on voulait que nos fans puissent “ bumper ” ça entre un [succès de] Kendrick ou de Kanye », assure 20Some. C’est simple, non ?