Le temps de chanter

Fred Pellerin présentait la première montréalaise de «Plus tard qu’on pense», son premier véritable spectacle de chansons, jeudi, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Fred Pellerin présentait la première montréalaise de «Plus tard qu’on pense», son premier véritable spectacle de chansons, jeudi, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.

Fred Pellerin commence par faire le tour de son village, par l’énumération de ceux et celles qui jouent d’un instrument (y compris celle qui a un harmonium en parfait état mais n’en joue pas), et puis ceux et celles qui chantent dans la chorale (y compris tous les enfants, deux fois l’an). « Y en a d’la musique, à Saint-Élie-de-Caxton ! », ponctue-t-il sa liste commentée. Pour finir par un retentissant « Bienvenue à Saint-Élie-de-Chansons ! »

C’est très habile, Fred Pellerin est immensément habile, ça lui permet de rappeler à tout Wilfrid-Pelletier en ce jeudi soir de première montréalaise qu’il est conteur avant tout et que ce spectacle de chansons est une sorte d’exception, de permission, de détour assumé dans son curriculum. Il prend soin de préciser qu’il s’agit du 14e soir de 49, que la tournée démarrée le 2 février finira le 6 juin en Suisse, qu’il y aura zéro supplémentaires et puis voilà, 49 p’tits tours et puis s’en ira. « Ça a jamais été pensé pour faire des spectacles, ces chansons-là », offre-t-il en guise de justification. Pudeur ou stratégie ? Pudeur et stratégie, sans doute, manière de ne pas trop appuyer tout en appuyant, de faire le chanteur sans se prendre pour un chanteur.

Plus tard qu’on pense, le troisième album qui donne au spectacle son titre, a pourtant été coulé dans le platine, ce qui fait beaucoup de justifications en soi. Et le fait est qu’il les traite aux petits soins, ses chansons, comme si c’était précisément plus important que le reste et digne du plus grand respect. Ce n’est pas rien pour lui de chanter du Vigneault (Le grand cerf-volant), du Tom Waits traduit par son ami David Portelance (J’espère ne pas tomber en amour avec toi : merveille de tendresse…). C’est de toute évidence pour lui un grand cadeau que l’homme de théâtre René-Richard Cyr lui ait écrit des textes forts et importants : il en inclut trois dans le spectacle : De fils en pères, Il faut que tu saches, ainsi que la chanson-titre. C’est crucial pour lui de reprendre la toujours pertinente, troublante et tragique Mommy de Marc Gélinas et Gilles Richer. De grandes chansons, toutes, qu’il sert avec un surcroît d’humilité, comme pour signifier plus fortement encore qu’il s’agit de chansons choisies pour des raisons spécifiques, les bonnes raisons.

On le sent presque gêné d’avouer qu’il en a « généré » lui-même, des chansons. On le sait, pourtant, qu’elles sont pareillement belles, les siennes, et importantes tout autant. Il ne le dira pas, ne les qualifiera pas, se contentant de les décrire comme des « contenants sans couverts », façon Tupperware, « dans lesquelles on dépose ce qu’on a envie de déposer », comme s’il n’en était pas tout à fait l’auteur-compositeur.

N’empêche qu’on l’entend, lui, son indignation, sa colère dans C’est combien ? : « Flambée du prix de l’indécence/Si tu veux être, faut que tu dépenses ». Il vibre d’espoir derrière ses lunettes rondes dans La Mère-Chanson : « Dans l’ampleur, puis les souhaits,/Puis les chacun de son bord…/Bientôt jusqu’à tomber/Dans les trous de mémoire/Mais peut-être qu’un jour/On sera des millions,/À se recroiser l’idée/Dans la même chanson…/D’elle, immense/La vieille mère-chanson/Qui nous réveillera/Sur un air d’espérance ». Fred Pellerin, quoi qu’en pense Fred Pellerin, est aussi un grand auteur-compositeur.

Et un interprète attentionné, attendrissant et bigrement efficace : tout bonhomme soit-il, le doux homme fait beaucoup avec peu, accompagné au mieux par des musiciens qui en font toujours moins que plus (Jeannot Bournival, Daniel Lacoste, Alexis Dumais), remplissant l’espace sans le saturer, un lap steel ici, une flûte traversière là, parfois rien d’autre qu’une contrebasse, laissant toujours les mots en plein centre, au creux des oreilles. Un peu de trad, beaucoup de folk, des poussées en folk-rock, la palette est large, et il y a autant de ruine-babine dans son harmonica que de Richard Séguin. Ces chansons, dans leurs mots et leurs musiques, existent à part entière, et méritent amplement une telle mise en valeur, une célébration à part. Bien sûr qu’on suit Fred dans ses mini-monologues d’enchaînement, mais on lui sait gré d’enchaîner souvent les chansons, sans mot dire. Histoire de confirmer qu’elle se suffisent à elles-mêmes. On citera néanmoins l’un de ses personnages, qu’il met en scène en intro à Gens du vieux rêve, de Léon et Jocelyn Bigras : « J’ai chanté fort pour changer le monde, mais maintenant je chante tout bas pour éviter que le monde me change… » On ne changera pas notre Fred : chanteur, conteur, il est pareillement essentiel.

1 commentaire
  • Robert Goyette - Abonné 26 février 2016 08 h 06

    Un doux moment...

    Nous avons été à même de partager ce moment lorsque Fred et son trio sont passés partager leurs élucubrations poétiques à Sherbrooke.
    Que dire des talents multi-instrumentistes de ses musiciens...quels beaux compléments aux complicités intimes que Fred réussit à partager avec auditoire. Comme il se plait à prénommer ses salles, Maurice ce soir là était entièrement à l'écoute avec, toujours, ce clin d'oeil et ce doux sourire en coin...