L’âme sans âge de Leon Bridges

Vintage dans le style musical et dans l’allure, Leon Bridges semble sortir d’une autre époque.
Photo: Joe Scarnici Agence France-Presse Vintage dans le style musical et dans l’allure, Leon Bridges semble sortir d’une autre époque.

Il va revenir, Leon Bridges. À Osheaga, fin juillet. En octobre dernier, sortant du Corona, flottant à ça du trottoir comme si des anges m’avaient attrapé par le collet de veston, je le voyais au Festival de jazz, au Soda, à Maisonneuve, au Métropolis ! L’imaginais partout sauf sur une scène extérieure. On verra, qui sait si ce n’est pas tout le parc Jean-Drapeau qui décollera ? Et si l’âme s’élevait encore plus vite quand il n’y a pas de plafond ? Ça se peut, gageons que ça arrivera. Leon Bridges, avec la caresse qui lui tient lieu de voix, avec la lumière qui lui vient d’en dedans, avec Sam Cooke dans le code génétique, convertira les multitudes de la même manière qu’il a convaincu le guitariste Austin Jenkins et le batteur Josh Block du groupe texan White Denim.

C’était en 2014. Une histoire pas possible « et pourtant vraie », assure le jeune gars au bout du fil : d’ailleurs, il n’en revient pas encore. « Je me vois en train d’écrire mes petites chansons dans ma chambre, chez ma mère. Je me vois en train de les essayer dans ce petit endroit, les soirs de micro libre. Mais je ne voyais pas plus loin. » C’est la compagne d’Austin Jenkins qui l’a d’abord remarqué, parce qu’il portait le jeans à taille haute avec un chic fou. Déjà vintage dans l’allure. « Une semaine après, ils m’avaient vu chanter, on avait fraternisé, et Austin voulait qu’on enregistre mes chansons dans son studio maison… » Jenkins, un obsessif de l’équipement d’époque, des techniques d’enregistrement d’époque, du répertoire soul d’époque, s’était trouvé un chanteur d’époque… au présent.

Mais le fan était interloqué : d’où venaient ces chansons incroyables, Lisa Sawyer, Coming Home, sur quel disque Leon les avait-il donc dénichées ? « II était sûr que c’étaient des reprises. Lisa Sawyer, ça parle de ma mère ! Brown Skin Girl, c’est à propos d’une ex ! » Jenkins aurait juré que c’était du Sam Cooke obscur. « Je savais qui était Sam Cooke, bien sûr, mais je n’avais jamais vraiment écouté ses disques. J’ai fait du rattrapage depuis… » Après, et seulement après, dans le studio estampillé années 1950 de Jenkins, ce qui était naturel est devenu intentionnel, et accentué. Le son, l’instrumentation, les arrangements, ça habillait la voix, les chansons, autant que les pantalons taille haute.

Du jour au lendemain

« Tout s’est passé très vite. Je suis un peu dépassé, je l’avoue. Mon premier show en dehors de Fort Worth, c’était à SXSW [South By South West, le grand showcase d’Austin], et une couple de mois plus tard, je passais à Saturday Night Live. » Un peu partout dans le monde, on s’est entichés de l’album Coming Home dès la parution à l’été 2015, partageant le même émoi : comment était-ce Dieu possible ? On aurait dit un disque d’autrefois, mais tout frais. « Ça a été un moment fou. Du jour au lendemain, j’étais sur la route. Je ne savais pas quoi dire en entrevue, je ne savais pas quoi faire de mon corps sur scène. Heureusement, j’avais étudié la danse à l’école, je savais au moins qu’il ne faut pas être un feu d’artifice, qu’il faut ménager ses effets… »

J’en témoigne : en octobre, le Corona lui appartenait, il savait quand bouger et quand ne pas bouger, sa présence captivait, sa voix dominait, enveloppait, soulevait. Oui, on pensait Sam Cooke, et un peu Marvin Gaye, Bill Withers, mais on constatait : Leon Bridges n’imite personne. Aux titres de l’album — lents et langoureux pour la plupart — s’ajoutaient quelques inédites plus frétillantes, Mississippi Kisses, There She Goes, Outta Line, que l’on retrouve ces jours-ci sur la version Deluxe de l’album. Cinq titres de plus, quinze au total. Ça s’achète à la pièce, si le reste de Coming Home tourne déjà en boucle.

« Ça rend le portrait plus complet. C’est quand même vrai que je n’ai pas beaucoup de chansons upbeat, et ça me va. Mon spectacle n’est pas un sock-hop des années 1950 ni James Brown à l’Apollo. Ce que j’espère faire, c’est amener les gens dans un endroit qui fait du bien à l’âme. Les vies des gens sont pleines de difficultés, de coups durs, alors je crois qu’un spectacle doit les sortir de tout ça pour quelques heures, et donner un peu de courage. Si je réussis ça, chanter a du sens. »

Coming Home (Deluxe Edition)

Leon Bridges, Columbia/Sony