Will Driving West, direction l’horizon

David Ratté et Andréa Bélanger, deux des membres de Will Driving West, sont surpris du succès que connaît leur musique grâce au bouche à oreille.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir David Ratté et Andréa Bélanger, deux des membres de Will Driving West, sont surpris du succès que connaît leur musique grâce au bouche à oreille.

« Ooooh… » David Ratté et Andréa Bélanger s’extasient tout doucement. Fly, leur troisième album paru l’an dernier, existe désormais en vinyle, le relationniste vient d’apporter à notre table les premiers exemplaires. Je sors le disque de la pochette jaune pâle, les regards suivent le mouvement. « C’est comme si on existait dans la durée, tout d’un coup, sourit David. Qu’on prenait place dans une collection de disques… » Andréa finit par pouffer, soupape de joie : « C’est pas pareil, un vinyle : moi j’ai les vinyles de mon père, pas les CD… »

Fly décolle de la façon qui vous sied, téléchargement ou lecteur CD de l’auto, mais semble destiné à l’expérience d’écoute du vinyle. Chansons regroupées en mouvements, qui correspondent aux saisons. Deux saisons par face. David tient beaucoup à la séquence proposée : « J’en ai contre ceux qui écoutent leurs disques sur shuffle, c’est comme lire un livre en commençant par le chapitre douze. »

Le vinyle a déjà trouvé de nombreux preneurs. « On a fait une petite campagne de crowdfunding, pour répondre à la demande… » Simple de même, David Ratté ? « Vraiment. Laurent Saulnier nous demandait l’autre jour le nom de notre gérant. On n’en a pas. “Ouais, j’ai l’impression que, dans votre plan de match, y a rien de plus que les trois prochains mois…” Plan de match ? Nous autres, ça a été magique, les choses se sont enchaînées, de rencontre en rencontre, au bouche à oreille, un ami nous a fait un prêt pour qu’on engage un relationniste… »

Et quelque 10 000 albums se sont ainsi disséminés, de relais en relais, dans 70 pays (au dernier recensement). « On a joué il y a deux mois à Saint-Jean-sur-Richelieu, offre David en exemple. Sold out, 450 personnes. Comment avaient-ils su ? On a compris que ça partait d’un noyau, chaque personne en avait convaincu dix autres de venir. » Andréa précise : « Des gens de tous âges, pas des hipsters, 15 à 75 ans… » David exulte : « Imagine le bonheur qu’on a, nous ? Ce band-là m’a sauvé la vie, tu comprends ? »

Dans une rue irlandaise, le salut

Oui. L’histoire de départ est trop belle, qu’il la raconte. « Je suis entré à Ubisoft à 19 ans. Je pensais que j’allais monter les échelons et que le bonheur était en haut. À 23 ans, je les avais montés, j’étais au plus profond de mon malheur. » Il a tout quitté, s’en est allé jouer de la guitare dans les rues de Dublin, comme le type du film Once, de John Carney. « C’était complètement naïf. Je me suis rendu au spot qu’on voit dans le film, mais j’étais pas le seul à avoir tripé sur Once. Des comme moi, y en avait à tous les cinq pieds. »

C’est en gros ce que dit la très autobiographique Pieces, qui clôt Fly : « Now I’m this bum / Singing songs of shattered hearts… » Avec l’harmonie magnifique d’Andréa qui n’est évidemment pas en tierce. « J’ai une maladie mentale anti-tierce, on dirait… », commente-t-elle en riant. L’harmonie arrive exactement au moment où, dans l’histoire de David, sa spectatrice entre en scène. « Je jouais pour me payer l’auberge de jeunesse à Galway, et puis une jeune fille, 14 ans maximum, s’installe à côté de moi et m’écoute jouer. Je faisais du Damien Rice, du Radiohead… Après une demi-heure, elle me dit : peux-tu jouer une de tes chansons ? J’étais surpris, le monde paie pas pour ça dans la rue. J’ai joué une couple d’accords d’une chanson que j’avais commencée. Elle a jeté un papier chiffonné dans l’étui. C’était quoi, ça, un numéro de téléphone ? C’était un cinquante euros. J’ai fini la chanson, c’est devenu Thieves, la première sur The Breakout [l’album de 2010]. »

Le groupe est né de rencontres pareillement fortuites. Les chansons elles-mêmes se sont structurées sans grand dessein, les instruments et les voix se greffant le plus souvent à un picking de guitare acoustique, un motif au banjo. « Je pense que ça vient d’avoir fait beaucoup de musique instrumentale : on bâtit à mesure. Ça se met en place, non sans effort, mais sans forcer rien non plus… » La propagation est de même ordre : quelqu’un vous suggère Will Driving West (dans mon cas, l’ami de ma petite cousine…), et puis cette voix presque chuchotée, ces harmonies, ces ambiances vous happent sans hameçon. « On n’est pas sûrs de savoir très bien comment ça fonctionne », concède l’auteur-compositeur. Beau mystère ! Et belle perspective, avec le vinyle : on pourrait bien se perdre dans le sillon.


Will Driving West

Will Driving West

En spectacle au Gesù le mercredi 24 février à 20 h, avec Joe Grass en première partie.